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Si tu es arrivé ici, nous pourrons peut-être échanger quelques idées...

Un éclair de lucidité

Publié le 13 Novembre 2015

Quand j’entends l’Ode à la joie de Schiller sur la 9e symphonie de Beethoven, je pleure.

1989. Un demi-siècle que nous espérions notre Libération, qu’on n’avait pas eue en même temps que les Européens de l’ouest, puisque chez nous Staline avait succédé à Hitler. Chez nous : Estoniens, Lettons, Lituaniens, Russes, Biélorusses, Ukrainiens, Polonais, Tchèques, Slovaques, Slovènes, Croates, Bosniaques, Serbes, Bulgares, Roumains, Albanais, Roms, Juifs de l’Est, Arméniens, Géorgiens et autres métèques. Chez nous, la terreur et la faim. Si, si, la faim. En plein milieu du XXe siècle.

Vérifiez (par exemple l'article "Famines soviétiques" sur Wikipédia)

Les occidentaux ?

Un cinquième ne voulait rien savoir et répétait comme des perroquets que nous méritions la tyrannie qui nous ensanglantait, puisque nous n’avions, croyaient-ils, jamais connu la démocratie, et que nous ne la méritions pas, étant tous inférieurs.

Un autre cinquième ne voulait rien savoir et répétait comme des perroquets que nous étions tous heureux dans un paradis des travailleurs, puisque notre argent finançait les partis et les syndicats sur lesquels ce cinquième-là s’appuyait pour son ascension sociale, pour damer le pion au patronat.

Un cinquième encore ne voyait en nous qu’assassins, tous xénophobes, racistes, antisémites, anti-roms, et ce cinquième-là aussi se satisfaisait très bien de nos souffrances et de notre long et durable génocide (une décimation : les commissions d’historiens estiment à 10% de chaque population, le nombre des victimes de nos tyrannies).

Quant aux deux cinquièmes restants, l’un s’en foutait éperdument de nous comme du reste du monde, un dernier ne savait même pas que nous existions. C’est aussi ça, l’Humanité.

Seulement voilà, en 1989, notre résistance passive, la seule possible, cette lente et continue érosion de la tyrannie par l’intérieur, fait enfin son effet : les barbelés, les murs même s’ouvrent, et nous revenons dans le concert des nations. Libération, pour nous aussi. Vos maîtres se retrouvent sans épouvantails et, afin d’apparaître comme vos bienfaiteurs et défenseurs, ils doivent en trouver d’autres, puisque nous ne voulons plus jouer le rôle du barbu au couteau entre les dents. Ils sauront utiliser l’argent du pétrole pour en fabriquer. Un autre monde émerge, et certains (Samuel Huntington) disent que c’est de notre faute.

2010. On est tous ensemble vingt ans après la Libération. Pensez à la France des années 1965 : c’est un peu ça. L’Union est encore source d’optimisme et de vraie joie, les inégalités se réduisent encore, on est au sommet de la consommation mondiale d’énergies faciles (fossiles et fissiles), les Indiens et les Chinois goûtent eux aussi au droit à la consommation et même à des formes partielles de démocratie, le printemps arabe porte des promesses… le monde ne sera plus jamais aussi jeune, beau et libre qu’en ce jour. Voyez sur :

Sur DailyMotion 

C'est beau, mais je sais aussi nous ne serons plus jamais aussi jeunes, beaux et libres qu’en ce jour. Quelle joie pour nous de revenir dans le concert des nations, même sans plan Marshall pour nous aider, même avec ces conditions draconiennes, que n’ont pas eu ceux entrant avant nous dans l’Union Européenne (seule Simone Veil a relevé l’injustice).

Voyez notre joie, à nous ceux de l’Est, sur  YouTube  (la Croatie est entrée en 2013 et s'il n'y avait pas eu la guerre civile financée de l'extérieur, c'est une Yougoslavie démocratique et unie toute entière qui y serait entrée, et plus tôt que cela).

Maintenant, nous sommes comme vous. Plus de camps de concentration, plus de tortures, plus de famines, nous mangeons à notre faim, prenons nos douches et faisons nos besoins dans des toilettes propres, avons du diabète et trop de voitures qui encombrent nos villes. Et nous relevons des barbelés à nos frontières pour barrer la route à ceux que les nouveaux épouvantails et les nouvelles ventes d’armes chassent de chez eux, et qui viennent vers nous, comme nous venions vers vous… lorsque nous étions à leur place.

Voilà pourquoi je pleure lorsque j’entends l’ode à la joie sur le 9e.

2015. Les enfants de l’académie de Créteil, celle où j’ai passé mon bac, chantent, sur la 9e, à la Maison de la Radio, d'après un poème de Jacques Serres de 2011, légèrement modifié. Voyez sur :

Sur DailyMotion 

et suivez les paroles :

Chantons pour la paix nouvelle

Notre monde unifié,

Quand l’Histoire nous rappelle

Les massacres du passé.

(c'est aussi le refrain)

Quand nos peuples dans la tourmente

Vivaient dans la haine et le sang

Oh ! Quelle joie nous enchante

Plus de guerre pour nos enfants.

Sans que les frontières anciennes

N’entravent leurs destinées,

Nos filles seront sereines

Et nos fils épris de paix.

(refrain)

Quand ensemble ils sauront dire

En toutes langues « bienvenue »

Et pourront enfin construire

Ce monde tant attendu.

Démocratie notre rêve

De plus haute antiquité

Pour toi notre chant s’élève:

Monde dans la fraternité.

(refrain)

Nous chanterons pour que progressent

Les idées de l’humanité

Et pour que jamais ne cessent

La joie et la liberté.

Ce texte chante leurs espoirs, ce à quoi ils ont légitimement droit.

Mais ils ne l’auront pas. Ils ne l’auront pas, parce que leur longévité va diminuer : le monde dans lequel ils respirent, boivent et mangent est de plus en plus chimique et radioactif, la médecine ne cesse de progresser mais les assurances sociales et nos moyens de nous soigner ne cessent de diminuer. Ils ne l’auront pas, parce que les énergies fossiles et fissiles, elles aussi, ne cessent de diminuer, que rien ne semble pouvoir les remplacer au même niveau de puissance, alors que les africains n’ont pas encore goûté au droit à consommer comme nous... mais chez eux. Ils ne l’auront pas, parce que beaucoup trop d'humains restent divisés, intolérants, rancuniers, dogmatiques, rapaces, avares, peureux, lâches, et que le complexe militaro-industriel doit vendre ses produits pour satisfaire ses actionnaires. Ils ne l’auront pas, parce que dans chaque communauté, des extrémistes veulent réaliser des rêves nécessitant la destruction des rêves d’autres communautés. Ils ne l’auront pas, parce que dans chaque communauté, la plupart des gens tolèrent, comprennent ou même soutiennent les extrémistes. Ils ne l’auront pas, parce que logiquement c’est sur une Troisième Guerre mondiale que cela débouchera.

Alors l’ode à la joie et la 9e apparaîtront comme un déchirant regret, un paradis perdu, une espérance violée par notre stupidité collective.

Voilà pourquoi je pleure lorsque j’entends l’ode à la joie sur le 9e.

C’était ma rubrique « aujourd’hui je déprime : un éclair de lucidité ». Et pourtant, je vais continuer à agir comme je le fais, même si ce n’est, peut-être, qu’un baroud d’honneur. Pourquoi donc ? Parce que je n’en ai pas d’autre, d’honneur. Voilà tout.

Un éclair de lucidité
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Î
Coucou Ion depuis Grand-Bassam, Côte d'Ivoire.<br /> <br /> Merci pour ton message sensible & de compassion, même si je ne suis pas d'accord avec toi sur plusieurs points.<br /> J'espère qu'on va en débattre & apprendre mutuellement !
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