Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Si tu es arrivé ici, nous pourrons peut-être échanger quelques idées...

Les bastos volent bas et les couteaux scintillent

Publié le 26 Juillet 2016

Les bastos volent bas et les couteaux scintillent

...mais l'espoir ne s'éteindra pas pour autant. Peut-être même sera-t-il plus intense, comme ce fut le cas pour les victimes de tout le mal humain, à l'époque des religions triomphantes (intolérance, guerres de religion, inquisition, bûchers, ignorance, supersitition...), de l'esclavage, de la ségrégation, du Goulag, de la Shoah, du Laogaï, de PolPot, de l'apartheid. Toute une collection de joyeusetés auxquelles les sadiques de tout poil, qui s'emmerdent copieusement dans la paix et la tolérance, voudraient bien revenir pour pouvoir s'accomplir au moins une fois, fut-ce en sacrifiant leur propre vie.

Comment les "fabrique"-t-on ? Que se passe-t-il dans les familles d'où ils sortent ? Vaste champ de recherches pour les psys et les sociologues, mais il faut réduire les impôts, tout le monde le souhaite, alors il n'y a plus d'argent à "gaspiller" en prévention. La répression ne coûte pas moins cher mais elle est plus populaire. 90% de la population confond allègrement vengeance et justice. Plus de la moitié est prête à sacrifier la démocratie, la liberté, l'égalité et la fraternité sur l'autel d'une illusion de sécurité (car celle-ci n'est pas meilleure en dictature, au contraire). Et parmi les politiques, les plus irresponsables jouent allègrement là-dessus pour asseoir leur pouvoir et leurs avantages.

Alors les bastos continueront à voler bas, les couteaux à scintiller et le sang à couler. Vous voulez fortune et gloire ? Prêchez la haine, votez pour les prêcheurs, fabriquez et vendez des armes, méprisez les scientifiques, les humanistes et les psys. Ca s'appelle une "schizophrénie collective".

Ce qui suit est une synthèse des travaux en éthologie humaine, histoire sociale et sciences de l'évolution et de la communication dus à A. Alameda, H. Arendt, F. Brazelton, C. Castoriadis, B. Cyrulnik, S. Freud, S.J. Gould, J. Habermas, Th. Huxley, V. Jankelevic, C. Jung, A. Langaney, L. Leakey, A. Lovejoy, A. Miller et J. Stiglitz entre autres.

Introduction

Libre, la pensée humaine devrait l'être de toute chimère, de toute certitude, de tout dogme, qu'il soit "vérité révélée" dans les pages figées à jamais d'un "livre saint" ou "pensée unique" fixée dans les pages tout aussi glacées d'un "guide idéologique", qu'il soit religieux ou politique…

Mais, tous tant que nous sommes et moi le premier, nous ne sommes pas à l’abri de la séduction idéologique, car, comme tous les humains, nous avons besoin de repères, et les incertitudes ne sont ni rassurantes, ni intellectuellement confortables. Avec ou sans religion, il est gratifiant de penser que nous avons mieux compris le monde que les autres, que nous sommes plus éclairés qu’eux, que nous avons trouvé un système explicatif performant, que notre cause est bien celle qui apportera le bonheur futur de l’humanité : bref, que nous sommes meilleurs que les autres !

Mais, nous allons le voir, les découvertes scientifiques récentes, dues à la recherche fondamentale, ont des implications qui ne vont pas dans ce sens, mais accroissent au contraire le degré d’incertitude, en soulevant plus de questions qu’elles n’apportent de réponses…

Nous vivons dans un contexte mondialisé. Sont mondialisées l’économie, la science, la technologie, la communication (donc la diffusion des idées), les problèmes environnementaux, sanitaires et climatiques, les réseaux politiques. Les « grandes questions » (distribution des ressources, du pouvoir, potentiel technologique, contrôle des idées) se posent aujourd’hui à l’échelle de ce fragile « vaisseau spatial » qu’est notre planète. Si beaucoup d’inégalités sont encore territoriales (à titre d’exemple, le revenu moyen est dix fois moindre à 1500 km vers le sud ou l’est de Toulon), la plupart sont désormais mondiales. Aux Etats-Unis, en France, en Russie, en Algérie, au Congo ou en Argentine, 80% des ressources, l’essentiel du pouvoir décisionnel, l’essentiel de la technologie et du savoir sont aux mains de 20% de la population ; ce qui varie, c’est le pourcentage de la population dont même les besoins fondamentaux (abri, accès à l’eau, nourriture régulière, soins, sécurité) ne sont pas assurés, mais même dans les pays du « G.7 » ce pourcentage existe et progresse.

Comme ce curé de 1783 encourageant ses paroissiens à percer de leurs fourches la première Montgolfière qui venait d’atterrir dans leurs champs, les lobbies du néolibéralisme, qui raisonnent en termes de dividendes et non de nécessités, tentent de convaincre les politiques de limiter la recherche fondamentale au profit de la recherche appliquée, de vouer celle-ci au commercial et de permettre aux grand labos de s’approprier sans limites par des brevets toute invention des chercheurs et même le patrimoine naturel de la biodiversité.

Dans ce contexte, il est évident que les découvertes scientifiques ne profitent pas de la même façon à tous les Humains. Le problème n’est pas de savoir si telle ou telle découverte est « bonne » ou « mauvaise ».

Car ceci est un problème de morale et non de science : « bonne » ou « mauvaise » selon quels critères ? Le problème est de savoir comment cette découverte sera utilisée, par qui et pourquoi ?

Pour prendre quelques exemples :

- la sagaie peut nourrir la tribu ou tuer un rival ; un pesticide comme le ZyklonB a servi à tuer d’abord des parasites, ensuite des êtres humains ;

- le nucléaire peut aussi bien éclairer des villes que les rayer de la carte ;

- les OGM pourraient éviter des famines mais aussi ruiner des pays entiers en enrichissant les géants de l’agro-alimentaire au détriment des producteurs locaux ;

- enfin, dans un système démocratique, laïc et humaniste, l'I.V.G., le diagnostic prénatal, la procréation assistée, la ligature des trompes et le clonage, employées selon la volonté des femmes concernées et/ou à des fins thérapeutiques, peuvent éviter des drames tout en respectant la vie et les libertés citoyennes… alors que dans un système autoritaire, théocratique ou totalitaire, les mêmes techniques peuvent conduire à l’eugénisme, à l’élevage standardisé des humains ou à l’élimination de certaines catégories arbitrairement prédéfinies.

Pour justifier ses choix (car l’Homme a toujours besoin de justifications morales), il y eut les religions, les philosophies, puis le rationalisme, le positivisme, le libéralisme, le socialisme, le nationalisme, le racisme, le nazisme, l’eugénisme, le behaviorisme, des « darwinismes sociaux » qui horrifieraient Darwin et différentes sortes de marxismes qui horrifieraient Marx. La plupart de ces idéologies ont justifié des tentatives de ségrégations, d’aliénations, d’exploitations et de génocides.

Aujourd’hui, dans l’hémisphère nord, le mercantilisme a tendance à se passer de toute religion et de toute idéologie, car il est devenu lui-même l’une et l’autre, non de manière évidente et ritualisée comme l’étaient les justifications antérieures, mais de manière implicite et insidieuse à travers le contrôle des moyens d’existence, de formation et de communication.

Les humains qui, à un moment ou un autre de leur parcours, ont été séduits par une religion ou une idéologie, soutiennent que les fruits historiques des expériences qui s’en réclament, sont dus à une « trahison de l’idéal » qu’elle incarne :

- Théodore Monod, protestant, disait que « le véritable christianisme n’a encore jamais été essayé ». Pour lui l’Inquisition est une « aberration ».

- les différents régimes communistes se traitaient les uns les autres de « déviationnistes », et les marxistes d’opposition affirment tous que ces régimes ne représentent pas le « véritable communisme » : pour eux, le Goulag est une « erreur ».

- les imams modérés garantissent que ni les mollahs iraniens, ni les Talibans, ni Al-Quaïda ne représentent le « véritable islam » : pour ces modérés, le terrorisme est une « déformation ».

- les libéraux assurent que le « véritable libéralisme » est seulement la liberté d’entreprendre et de posséder, non celle d’exploiter et d’accumuler sans limites : pour eux, le mercantilisme est une « exagération », le libéralisme ne réclamant nullement la limitation de l’état aux seules fonctions régaliennes (Affaires étrangères, Armée, Police et Justice).

- jusqu’à Le Pen qui, tout en soutenant des auteurs négationnistes, répète que la "solution finale" était « un point de détail » et que « le nazisme a fait du mal au véritable nationalisme ».

Mais ceux qui, au contraire, se définissent comme des « pragmatiques », soutiennent que les fruits historiques sont « le seul résultat possible des utopies », qu’ils condamnent ainsi.

Ces pensées, qui amalgament idéologies et utopies, ne sont pas de simples débats d’idées (les débats, d’ailleurs, sont un luxe réservé aux personnes dont les besoins fondamentaux sont assurés d'être satisfaits). Ces pensées gouvernent des centaines de millions d’êtres humains, déterminent les structures de nos sociétés, définissent notre organisation économique, nous font accepter ou non des actes et des faits concrets. Elles nous forment ou nous déforment. (Et si le débat est un luxe, c’est aussi parce que souvent la confrontation se fait à coup de missiles, d’explosifs, de kalachnikovs, de pillages ou de famines sciemment provoquées.)

C’est là que les dernières découvertes des sciences sociales et humaines interviennent. Ces découvertes apportent des éclairages nouveaux, susceptibles de nous ouvrir d’autres perspectives que celles évoquées jusqu’ici.

Un monde « raisonnable » ?

Notre éducation nous a appris à privilégier la raison et nous méfier des passions, des pulsions, des émotions, voire des sentiments, jugés plus imprévisibles, plus éphémères, plus égocentriques que la "Raison". Mais les cyniques, qui se définissent eux-mêmes comme des réalistes ou des pragmatiques, affirment que la "Raison" n'est rien d'autre qu'un ensemble d'idées et de représentations destiné à justifier nos pulsions premières.

Chaque personne, semble-t-il, se choisit les idées qui vont légitimer ses intérêts (et ceux de ses semblables) et qui vont la placer dans une catégorie "meilleure que les autres" à ses yeux.

Par ailleurs, la définition de ce qui est jugé "raisonnable" est très changeante dans le temps et dans l'espace. Ce qui est pour nous "raisonnable", serait blasphématoire dans de nombreuses sociétés, passées (y compris dans notre pays) ou présentes (par exemple, chez les Saoudiens ou en Corée du nord).

Ce qui est "sage" selon les normes de ces sociétés, nous paraît attentatoire aux droits et aux normes les plus élémentaires d’humanité. Dans la Bible et le Coran, livres que la majorité des citoyens respecte (même s’ils n'y croient pas), on trouve de nombreux préceptes qui, proférés en public aujourd'hui, feraient tomber leurs auteurs sous le coup de nos lois, pour incitation à la discrimination ou à la violence.

Il y a-t-il seulement des repères qui ne soient pas changeants, ou subjectifs, pour séparer la "Raison" de la "Déraison" ? Ici comme ailleurs, la méthode scientifique (observation, mesure, quantification, description, hypothèse, vérification, comparaison) peut apporter quelques lumières.

Les comportements et les idées peuvent, en effet, être étudiés par des sciences humaines comme l'éthologie et la psychologie. Et là, surprise : nombre d'ensembles d'idées qui nous sont familiers, pourraient être définis comme des schizophrénies collectives. Mais qu'est-ce au juste que le "schizophrénie" ? Son nom, en tout cas, vient du grec "schizofrénondas", qui signifie "pensant brisé", dans le sens de "pensant coupé du réel".

La schizophrénie est une forme de psychose. La différence entre psychose et névrose, c'est que le psychotique se pense parfaitement sain, exempt de toute déficience : ce sont les autres qui sont "mal" ou "mauvais", alors que le névrosé (nous le sommes tous plus ou moins) sait qu'il a des déprimes, des manies, des peurs, des tics, des phobies, et admet qu'il est lui aussi partie prenante dans l'imperfection du monde.

En termes anciens, le psychotique est un "fou" qui pense que c'est le monde qui est fou, alors qu'un névrosé est simplement une personne qui a des problèmes et qui le sait. Nul n'est "fou" s'il est conscient de son imperfection. Les "fous" ne vont pas chez le psy : on les y amène, et parfois on les enferme. Ce sont les névrosés qui, s'ils veulent combattre et résoudre leurs problèmes, vont chez le psy comme on va chez le médecin. Certains en ont peur et préfèrent garder leur douleur... comme avec le dentiste. D'autres préfèrent tourner en rond et accabler leurs proches de leurs frustrations.

La schizophrénie a ceci de particulier qu'elle nous empêche de percevoir le réel dans son intégrité. Pour un schizophrène, tout est interprété, déformé, représenté de manière à confirmer sa façon de penser. Si une réalité n'est décidément pas compatible avec sa vision des choses, le schizophrène la nie tout simplement. Si on insiste, il en souffre ou se met en colère.

Il existe des schizophrénies individuelles, que telle ou telle personne développe en fonction de son parcours, de ses carences, de ses souffrances, de ses frustrations et de ses angoisses. La plupart ont leurs racines dans l'enfance, mais ne se manifestent que plus tard. Certaines peuvent aboutir à des délires, prendre des aspects paranoïaques, parfois spectaculaires.

Mais d'autres schizophrénies, toujours spectaculaires celles-là, sont collectives. Une schizophrénie collective se transmet par éducation et imprégnation : dès sa naissance, chaque personne baigne dans une vision partielle, partiale, déformée de la réalité, dans une représentation permanente qu'elle tient pour "normale", les autres étant "anormales".

Cette personne est socialisée et parfaitement intégrée dans cette vision du monde : elle n'est donc nullement schizophrène en tant qu'individu. C'est son groupe, sa communauté d'appartenance entière qui est collectivement schizophrène, et si ces schizophrénies sont spectaculaires, c'est parce que l'énergie de millions de personnes réunies par une même conviction est immense. C omme ce spectaculaire est perçu comme "normal", on ne s'en aperçoit pas... pourtant il modèle les êtres, les paysages et même le climat ! Il peut empoisonner les eaux, ou détruire des pays et des peuples…

Comment diagnostique-t-on une schizophrénie collective, comment la distingue-t-on d'une conviction collective réaliste et fondée ?

Une conviction collective fondée prend en compte tous les aspects du réel, passés, présents et à venir, et songe aux conséquences de des actes, tout en admettant ses nombreuses incertitudes. Elle n'a pas d'à-priori idéologique et accepte toutes les nouvelles découvertes, tout en se demandant qu'en faire ? Et elle tente de proposer des réponses (et des règles de conduite) par le dialogue, la confrontation des idées, et par l'expérience pratique.

Une schizophrénie collective, au contraire, tente de démontrer à tout prix la validité d'une vision du monde héritée de nos prédécesseurs, interprète tout en ce sens, occulte ou tente d'interdire ce qui ne lui convient pas, tente d'imposer ses réponses, s'angoisse devant les nouveautés (phénomènes, découvertes ou idées) et peut réagir très violemment lorsqu'elle est contrariée. Or c’est ce que font les tenants des religions et des idéologies globalisantes…

Origines modestes et responsabilités planétaires

Actuellement, trois visions de l'origine humaine coexistent sur notre planète. Les trois intègrent tout ou partie des découvertes scientifiques concernant le passé et la condition présente de notre espèce.

1)- Selon la première, la plus ancienne et longtemps la plus répandue de ces visions, l'Homme est une "créature", produit de la volonté transcendante d'un ou de plusieurs "dieux créateurs" qui ont orienté l'histoire du monde depuis les origines. Tout ce que nos connaissances ne peuvent expliquer se comprend à la lumière de cette transcendance, révélée à des médiateurs privilégiés : les religieux

Cette vision donne à l'Homme un rôle central dans la création, mais très humble par rapport à ses créateurs, dont il est en quelque sorte le locataire, le servant ou le contremaître.

2)- Une deuxième vision décrit l'Homme comme le produit d'un progrès dû aux lois physiques et biologiques de la nature. Dans cette version il n'y a pas besoin d'un "architecte" (quoi qu'elle ne l'exclue pas) mais il y a toujours une orientation, un sens de l'évolution. La complexification croissante de la vie et des capacités psychiques est perçue comme la preuve de ce sens. Le langage articulé, le raisonnement, l'"âme", les croyances ou les rituels reliant les membres d'une communauté sont perçus comme des caractères propres à notre espèce, des critères de "supériorité".

Cette vision s'est imposée au XIX-ème siècle dans les pays dont la culture est d'origine européenne. Elle intègre les connaissances de l'époque et garde à notre espèce un rôle central dans l'univers. Ce rôle est extrêmement gratifiant : c'est celui d'un aboutissement de l'évolution, celui d'un être plus accompli que nul autre, celui d'un maître recueillant les fruits de sa supériorité.

3)- La troisième vision, apparue dans le dernier quart du XXème siècle, exclut à la fois l'architecte et le sens, et ne considère pas la complexification et le psychisme comme des critères de supériorité. Le langage articulé, le raisonnement, les émotions, les suppositions ou les rituels reliant une communauté se retrouvent partiellement chez beaucoup d'autres espèces : notre espèce n'est donc, par ces caractères, ni "unique" ni "supérieure", mais seulement plus complexe. L'Homme est le produit d'une série de hasards, de chances et de nécessités de la survie. Dans cette version les lois physiques et biologiques dégagent autant de chaos que de règles, et les seuls « sens » sont ceux que les êtres animés créent pour survivre.

Cette vision intègre les connaissances récentes concernant la fragilité de la vie et les destructions majeures d'origine astronomique, géologique, climatique ou politique. Elle place notre espèce dans une humble marginalité par rapport à l'univers et au passé, et dans une grande responsabilité par rapport à la survie de notre planète dans l'avenir.

Nous connaissons tous les arguments des deux premières visions. Ceux de la dernière sont beaucoup moins connus, c'est pourquoi un petit résumé ne peut pas faire de mal.

Les critères de la "superiorité"

Nous sommes habitués à choisir, consciemment ou inconsciemment, des critères qui vont nous placer dans une catégorie supérieure.

Étant forts par le psychisme, et faisant parte des organismes relativement complexes, c'est le psychisme et la complexité qui seront nos critères d'évaluation du progrès.

Mais si nous choisissions comme critère la prolificité, ou la durée de survie d'une espèce, ou sa résistance aux conditions extrêmes, ce sont les moucherons, les amibes et les bactéries qui seraient les "êtres supérieurs".

Notre histoire n'est qu'un clin d'oeil dans une année par rapport à celle de ces êtres. Nous les méprisons, mais ils peuvent nous tuer malgré toute notre technologie. Et ils arrivent à nous exclure de vastes régions que leur présence nous empêche de peupler. Les combattre est ardu et coûteux.

Sur environ deux millions d'espèces animales connues, les trois quarts sont des Insectes, et ils sont là depuis 400 millions d'années (200 fois plus longtemps que nos plus lointains ancêtres). Le poids moyen d'un Insecte est inférieur au gramme soit 75.000 fois moins que le poids moyen d'un Homme, mais les Insectes sont des millions de milliards de fois plus nombreux que les Hommes sur la planète. Leur poids total est infiniment supérieur au poids total des Hommes.

Du point de vue physique, leur complexité et leurs performances dépassent de loin les nôtres : une mouche vole mieux qu'un hélicoptère de combat, accomplit plus d'exploits que dix commandos spécialisés, a des sens plus fins qu'un chien de chasse, perçoit l'ultraviolet, l'infrarouge et le champ magnétique, réagit plus vite qu'un ordinateur et recouvrirait la Terre d'un océan d'asticots en quelques années, s'il y avait de quoi les nourrir et s'ils n'étaient aussi délicieux pour leurs prédateurs.

Les hasards de l'histoire et les chances de survie.

Nous étions habitués à penser que le plus complexe, le plus fort et le mieux adapté est celui qui survit le mieux, ce qui donne un sens à l'évolution. Mais nous savons à présent que c'est faux :

A)- Premièrement, l'histoire de la terre et de la vie est ponctuée de périodes de chaos et de destruction (chocs météoritiques, crises tectoniques et volcaniques, régressions marines, glaciations ou réchauffements excessifs, perturbations orbitales ou rotationnelles, cycles de l'activité solaire...).

Il y a 500 millions d'années, une extinction massive a réduit de 100 à 30 le nombre des embranchements animaux, et seuls des descendents d'une partie de ces trente-là ont survécu jusqu'à nos jours. Parmi les 100, beaucoup étaient fort perfectionnés, très abondants et parfaitement adaptés à leur milieu. Les innovations techniques de certains de ces fossiles Cambriens (Anomalocaris) ont trouvé des applications dans l'industrie moderne ! Et pourtant, ils ont péri. Un petit ver transparent, primitif, rare et faible, proie des précédents, pourvu d'une chorde cartilagineuse (Pikaia) a survécu. S'il avait péri, il n'y aurait jamais eu de Vertébrés !

Il y a 225 millions d'années, la vie a tout simplement failli disparaître de la planète. Plus de 98 % de tout ce qui y vivait a disparu subitement. La vie a réussi à regagner le terrain perdu à partir des 1,8 % survivants, mais elle a mis 100 millions d'années à retrouver son abondance perdue. Parmi les victimes, la quasi-totalité des reptiles mammaliens. Quelques-uns pourtant ont dû s'en tirer, sans quoi il n'y aurait jamais eu de Mammifères...

Il y a 65 millions d'années, une autre extinction a encore réduit de 75 % sa diversité, faisant disparaître des animaux coureurs, volants ou marins supérieurement adaptés, parfois géants (Dinosaures terrestres, Ptérosaures volants, Ichtyosaures, Plésiosaures et Mosasaures nageurs), parfois parents attentionnés envers leur progéniture (Dinosaures dont Oiseaux, Mammifères).

Les survivants, une fois encore, étaient de modestes créatures plutôt "primitives" : elles ont donné la faune actuelle. Parmi elles, un minuscule lémurien, Purgatorius, sorte de musaraigne arboricole. S'il avait péri, il n'y aurait jamais eu de Primates.

La variabilité génétique de notre espèce est très faible : comparativement aux autres Primates, nous sommes remarquablement monotones par nos gènes. Nous descendons donc tous d'un groupe de moins de 10.000 individus. Or les lois de la biologie, de l'écologie et de la statistique montrent que pour occuper tout l'ancien monde depuis déjà 700.000 ans, il a fallu que nos ancêtres soient au moins une demi-million. Quand une espèce descend de plus de 500.000 à moins de 10.000 individus, que ce soit à cause des glaciations ou d'une épidémie, l'extinction n'est pas loin !

Si le phénomène qui a failli faire disparaître notre espèce ne s'était pas arrêté in extremis, nous ne serions pas là pour y songer.

Le point commun de ces extinctions, c'est qu'elles épargnent non pas les plus adaptés ou les plus nombreux, les "maîtres de la Terre", mais plutôt les plus humbles. Le hasard, la chance (de se trouver loin du l'impact, de l'éruption, des glaces, de l'épidémie) ont visiblement joué un grand rôle.

B)- Secondement, une bonne adaptation à un milieu ou un genre de vie n'est pas forcément une garantie de meilleure survie, car c'est aussi une dépendance. Pour peu que le milieu disparaisse, que le genre de vie ne corresponde plus aux nouvelles conditions... on est condamné ! En période de crise, mieux vaut être primitif, omnivore, polyvalent et peu exigent. On retrouve cette règle en histoire : les crises massacrent un grand nombre d'individus mais d'abord les mieux adaptés au système précédent, ceux qui y tenaient "le haut du pavé". Les chances de survie augmentent en descendant l'échelle sociale, et les "maîtres" du nouvel ordre des choses se recrutent parmi les marginaux de l'ordre antérieur.

Le monde ne nous est pas dû

a. Notre apparition, comme la naissance de chacun d'entre nous, est un hasard, heureux pour nos ancêtres, malheureux pour d'autres êtres. Nous sommes les survivants d'une loterie : de quoi nous rendre très humbles ;

b. Les phénomènes destructeurs du passé pourraient à tout moment se reproduire, nous vivons en sursis sous l'épée de Damoclès : de quoi nous rendre très vigilants et très prudents ;

c. Avoir les premiers pris conscience de tout cela nous donne, pour la première fois dans l'histoire de la planète, la responsabilité et les moyens de prévoir l'avenir et de tenter d'enrayer la mortelle loterie, que nos activités risquent d'activer à nouveau, en agissant sur la climat et la biosphère. Nous risquons de provoquer la chute de l'épée, mais nous savons que nous pouvons aussi l'empêcher. La survie de notre monde dépend désormais de nous : de quoi nous rendre très responsables.

Le monde ne nous est pas dû : c'est nous qui nous devons au monde.

Hominisation et Humanisation

L'éthologie est la science du comportement. Elle est apparue pour répondre à la nécessité de comprendre les comportements animaux sans interprétation anthropomorphique. Ses méthodes, bientôt appliquées à l'Homme lui-même, ont permis de "comprendre autrui" sans interprétation ethnocentrique ou égocentrique. On pourrait dire que l'éthologie humaine est "la méthodologie de l'empathie". L'empathie est la capacité de "comprendre l'autre comme lui il se comprend" (Carl Rogers), de se le représenter comme un "autre moi-même, différent de moi mais égal à moi" (Boris Cyrulnik, qui la définit comme un "antidote de la violence").

L'apport des sciences de l'évolution a permis d'explorer méthodiquement un terrain jusque là réservé aux philosophes et aux religions : celui des différences entre notre espèce Homo sapiens et les autres, et de la genèse de ces différences. Pour la première fois il existe des éléments de réponse scientifiques à ces questions. Michel LEIRIS a écrit qu'une "monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles". Les milliers de langues de l'humanité, sans parler des jargons et des langages codés, ont nécessité le développement des sciences de la communication, qui commencent à apporter des éléments de réponse aux difficultés relationnelles.

La combinaison de ces disciplines et de leurs éléments de réponse commence à esquisser un début de schéma des déterminants de la condition humaine et des réponses permettant d'accélérer son évolution de l'animalité vers l'humanisation.

La Condition Humaine se situe quelque part entre l'hominisation et l'humanisation.

L'hominisation s'est produite entre un million et cinq cent mille ans avant nous.

Longtemps on a cru qu'elle s'est traduite par l'utilisation de la main, la maîtrise des outils, du feu et du langage, l'apparition de la pensée associative et abstraite. Mais l'éthologie animale a montré qu'aucune de ces capacités ne nous distingue radicalement du monde animal : nombreux sont ceux qui ont des mains et utilisent des outils, transmettant les techniques à leurs descendants ; le feu n'effraie pas les espèces qui le suivent pour se régaler de proies grillées ; les langages animaux sont aussi divers et complexes que les nôtres, et des processus cognitifs impliquant association et abstraction existent dans le monde animal.

La différence est ailleurs : chez nous, il n'y a presque plus d'instincts (à part téter, et pleurer quand quelque chose ne va pas).

Un instinct est un programme de comportement préétabli, inné, héréditaire, immuable (sauf à long terme et sous la pression des circonstances) et identique chez tous les membres d'une même espèce. Nous partageons avec les animaux des besoins et donc des pulsions pour chaque aspect de la vie, mais chez les animaux, ces pulsions se manifestent selon des instincts : conservation, territorial, de migration, de nidification, d'alimentation, de reproduction, de communication.

Les instincts codifient les comportements, les réponses aux stimulations, le langage. Tous les chiens de la terre, quelle que soit leur éducation, comprennent de la même façon le sens de "grrrrrr" babines retroussées et dos hérissé, ainsi que celui de "kaiiii, kaiiiii, kaiiiiii" oreilles couchées et queue repliée.

Dans chaque espèce, les chaleurs se produisent à la même saison dans les mêmes conditions, la parade nuptiale suit les mêmes rituels, le choix du partenaire dépend des mêmes critères, l'accouplement a lieu de la même façon, et l'éducation obéit à la même alternative : soit les petits sont normaux et les parents parfaits, soit ils ne le sont pas et les parents les dévorent ou les abandonnent. Si la nourriture vient à manquer, le dernier né ne peut qu'être sacrifié. On reconnaît comme semblable quiconque partage le même instinct (fut-il un "enfant sauvage") et on rejette quiconque ne le partage pas (fut-ce un membre de la même espèce, mais apprivoisé à l'homme).

L'instinct ne laisse pas de choix, il dispense donc de tout problème de conscience. Avec l'instinct, il n'y a ni morale, ni éthique, ni incommunicabilité. Il n'y a que des comportements. Le comportement, les rituels déterminent tout et ne souffrent pas d'exceptions. Les instincts sont innés, héréditaires et rigides.

Sans instinct pour les codifier, nos pulsions sont "nues", libres, multiformes, interchangeables, facultatives. à la place de cet instinct perdu (notre véritable "paradis perdu"), il nous faut constamment inventer de nouvelles règles, de nouveaux rites, de nouveaux codes, de nouveaux langages : nos cultures, nos traditions, nos lois. Il y a la pulsion de conservation, la pulsion territoriale, la pulsion de migration, la pulsion de construire, la pulsion alimentaire, la pulsion sexuelle, la pulsion de communiquer.

Comme ces "besoins", "envies" ou "désirs" (comme on voudra) n'ont en eux-mêmes ni rites, ni règles, ni codes, ils ne peuvent être régulés et mis en forme que par nos signes et nos conventions, que les éducations tentent de transmettre et les cultures de préserver.

Signes, rituels et conventions humaines ont pour fonction de codifier le pulsionnel et l'émotionnel pour éviter l'affrontement ou le désordre, et instaurer la convivialité et l'ordre. Ils ne sont pas innés ni héréditaires et ne peuvent se transmettre que par l'éducation. Contrairement à l'instinct qui est rigide, la pulsion est "plastique", elle n'est pas obligatoire, elle peut exister ou non, et elle peut prendre n'importe quelle forme.

Tous les enfants ont la pulsion de communiquer, mais les modes de communication qu'ils adopteront sont innombrables. Il y a environ 5000 langues dans l'humanité. L'enfant ne deviendra pas humain s'il n'y a pas d'autres humains pour l'y aider durant au moins une décennie, le plus souvent deux, parfois plus.

Parce qu'il n'y a pas d'instincts humains, les enfants élevés par des loups seront psychologiquement de vrais loups et rien d'autre, et un petit africain, coréen ou roumain élevé par des Français sera psychiquement un français, quelle que soit son éventuelle curiosité pour ses origines. Par contre, un loup élevé par des hommes ne deviendra pas psychologiquement un homme : il restera un loup pour qui son "maître" sera son chef de meute, car son instinct est inné. Cela suffira pourtant à le couper des autres loups, pour qui son "maître" est un ennemi.

Parce qu'il n'y a pas d'instincts humains, un psychisme de femme peut se développer dans un corps d'homme et inversement, et pour notre espèce cela est normal (donc biologiquement légitime) tout comme pour le chien il est normal (et biologiquement légitime) de marquer son parcours par des "cartes de visite" odorantes. On devine les implications philosophiques et sociales de cette découverte.

Telle est la différence entre l'animal et l'Homme depuis notre hominisation. On explique l'hominisation par la néoténie. La néoténie, c'est la poursuite à l'état adulte de caractéristiques juvéniles qui, chez les animaux, disparaissent avec l'âge : jeu, curiosité, inventivité, innovation, exploration, variabilité des comportements. Et aussi, sur la plan physique, absence de fourrure, museau raccourci, dentition réduite. En somme, les Homo sapiens seraient des Australopithèques restés jeunes de corps et d'esprit.

Mais si l'hominisation a aboli l'instinct avec ses déterminismes et ses obligations, elle n'a pas aboli nos peurs, nos intolérances, notre violence, nos affrontements, notre agressivité, notre prédation, nos rapports de force, nos hiérarchies et nos inégalités, que nous continuons à partager avec le monde animal, mais avec la variabilité et le foisonnement créatif qui nous caractérise.

En l'absence d'instinct, ce foisonnement et cette liberté engendreraient un chaos destructeur s'il n'y avait l'éducation, la transmission par l'autorité parentale (ou autre) de nouvelles règles de comportement fixées par la religion, la tradition ou la loi. C'est ce qu'on appelle la culture. Son rôle est de réguler nos pulsions en remplaçant l'instinct perdu.

S'il y a de la violence dans le chaos, il y en a aussi dans l'autorité et dans l'ordre. La transmission des signes ou d'un savoir crée un lien de convivialité, mais aussi un pouvoir. Les hommes de pouvoir s'identifient d'ailleurs volontiers à des prédateurs (rapaces, loups, lions...). Et lorsqu'ils sont clients des professionnels de la sexualité, ils manifestent majoritairement des modes opératoires de domination/soumission.

Le pouvoir est par nature conservateur, comme l'instinct qu'il remplace. En empêchant ou en ralentissant l'évolution qu'appelle notre néoténie, les pouvoirs accumulent de la violence latente qui "explose" sous forme de "révolution" (qu'on pourrait définir comme une évolution réactive). L'évolution fait peur : on sait ce qu'on quitte, on ignore ce qu'on va trouver.

Les pouvoirs, notamment religieux (et jusqu'à 1789 tout fut religieux), ont longtemps réussi à ralentir l'évolution technique. Depuis deux siècles, ils n'y parviennent plus, mais arrivent encore, pour au moins la moitié des êtres humains, à ralentir l'évolution des moeurs. S'ils ne sont jamais parvenus à juguler la violence, ils ont longtemps réussi à réglementer strictement les sentiments et la sexualité. Cette réglementation traditionnelle n'est pas compatible avec les progrès de la médecine, car "croître et se multiplier" sans entraves dans un monde où la plupart des enfants survivent, mène à la surpopulation et à la famine.

Telles sont les conséquences de notre hominisation. Qu’en est-il de l'humanisation ?

L'humanisation, telle qu'elle est définie en l'an 59 de l'ère spatiale (2016 de l'ère chrétienne, mais nous pourrions adopter une numérotation laïque internationale), ce serait une étape supplémentaire sur le chemin de notre évolution comportementale et sociale, toujours plus loin de nos racines animales. Une étape aussi importante (et sans doute aussi progressive) que le fut l'hominisation.

Après avoir perdu l'instinct, nous pourrions perdre, par notre humanisation, notre violence et notre caractère de prédateurs planétaires, tant vis-à-vis des autres espèces qu'entre nous. Une somme incalculable d'énergies serait alors dégagée pour une mondialisation de type coopératif, qui après les échecs des économies de subsistance, de marché et planifiée, construirait une économie de répartition (ou économie solidaire), dans le cadre d'une démocratie citoyenne planétaire.

Si en lisant ce qui précède vous avez pensé "utopie", vous avez raison. L'utopie, c'est un projet qui paraît irréalisable au moment où l'on en parle, mais qui paraîtra banal dans quelque temps. Voler dans les airs, vaincre la peste, faire voter les femmes, vivre sans puces, élire les chefs d'État au suffrage universel, abolir l'esclavage, explorer les autres planètes et manger de la glace au dessert en plein été ont d'abord été des utopies.

Le propre des utopies c'est qu'elles commencent insidieusement à se réaliser au milieu du monde antérieur qui essaie de se perpétuer. Les conservateurs le savent bien et le déplorent. L'humanisation a déjà commencé.

Elle s'effectue partout où la solidarité, la coopération, les technologies non-destructrices, les énergies renouvelables, le développement durable et les échanges financiers éthiques se mettent en place. Elle est à l'oeuvre partout où le respect et la connaissance prennent le pas sur la violence et l'ignorance, partout où la médiation prend le pas sur l'affrontement, partout où la négociation remplace la guerre, partout où des femmes et des hommes apprennent à lire, à écrire et à compter.

Elle est déjà présente partout où la connaissance scientifique et technique peut se diffuser sans entraves et profiter à tous, partout où les règles qui régissent la vie des Hommes peuvent être démocratiquement discutées, votées, modifiées (ce qui est le propre des constitutions et des lois laïques, tandis que vouloir modifier des "versets sacrés" est un sacrilège).

Bien sûr, il y a parfois des retours vers le passé dans l'évolution humaine. Il y en a toujours eu. Cela démontre qu'être un Homme, c'est avant tout être libre. Les religions elles-mêmes l'admettent, pour pouvoir expliquer l'existence du mal.

Libre de vivre comme un animal, dans le concret et l'immédiat. Libre de vivre en prédateur, sans empathie, sans respect et sans souci. Libre de s'accrocher à une tradition et de s'y tenir. Libre de vouloir revenir à l'époque des religions triomphantes (intolérance, guerres de religion, inquisition, bûchers, ignorance, supersitition...), de l'esclavage, de la ségrégation, du Goulag, de la Shoah, du Laogaï, de PolPot, de l'apartheid. Libre aussi de cheminer de l'animalité vers l'utopie, chacun à son rythme, chacun à sa façon. Libre de n'avoir aucune certitude mais beaucoup de questions. Libre de se figer ou d'évoluer, de se replier ou de s'ouvrir, de tuer ou de jouer, d'aider et d'aimer. Aucune bête ne bénéficie de cette liberté : les animaux sont gouvernés par leurs instincts. Ils ne peuvent qu'y obéir.

Basés sur les entraînements à agir, sur l'exploration de nos capacités, sur la créativité et sur le partage, le jeu et les pitreries sont des modes spécifiquement humains de formation des individus, perpétuation chez nous des comportements juvéniles des animaux en croissance.

Leur conséquence est l'évolution, la fantaisie, la nouveauté, le partage, représentés dans notre psychisme par des Archétypes. Attention : partager ce n'est pas seulement "échanger".

Partager, c'est inventer ensemble de nouvelles dimensions, de nouvelles expériences. L'empathie se développe à partir de l'âge de quatre ans, elle permet de percevoir le non-dit de l'Autre-Être : "-Tiens, maman est triste". E lle sera favorisée par la sincérité de l'autre ("-C'est vrai, je suis triste") mais perturbée par les interdits liés à nos limites ("-Mais non, tout va bien, qu'est-ce que tu vas imaginer ?") l'empathie permet le développement de l'altérité, de l'altruisme, des relations affectives, de la confiance en soi, de la prévenance. Bref de l'humanisation.

Nous n'avons plus d'instincts innés, mais nous avons toujours des besoins et des pulsions.

Tous les enfants (à l'exception de certains handicapés mentaux lourds) manifestent des besoins et des archétypes de liberté, d'équité et d'empathie qui légitiment la fameuse devise "liberté, égalité, fraternité" dont l'accomplissement serait notre complète humanisation.

À l'exception des "enfants sauvages" élevés par des animaux, tous les Hommes sont aujourd'hui hominisés. On peut donc penser qu'un jour ils seront tous humanisés. Pourquoi pas ?

Conclusion

Si cela se réalise, l'hypothèse du Dr. Lovelock pourrait se vérifier : nous aurions alors les capacités de coopération et de mobilisation nécessaires pour le "cerveau" de Gaia (notre planète et sa biosphère, vues comme un grand super-organisme), que nous pourrions guérir des... blessures que nous lui avons infligées durant notre enfance et notre adolescence collectives, faites d'inconscience, d'impatience, d'appétits mal maîtrisés et de violence ! Nos connaissances en sciences de la Terre,de la Vie et Humaines ont tellement progressé depuis trente ans, que nous pouvons déjà élaborer le cahier de charges d'un tel projet.

C'est alors que le fameux "croissez et multipliez-vous" pourrait enfin sortir de la sphère de l'irrationnel et de la surpopulation pour rejoindre le domaine de la raison et du progrès. Mais ce serait l'affaire de plusieurs siècles au moins. D’un autre côté, notre violence ancestrale, l’énergie dépensée en conflits internes, en compétitions et en rivalités, nos schizophrénies collectives héritées de l'histoire pourraient, avec les moyens techniques actuels, nous conduire tout droit à l'extinction (qui serait un bienfait pour les autres espèces).

Armés de massues et de machettes, les exploiteurs mercantilistes, les "fous de Dieu", les révolutionnaires professionnels ou les défricheurs affamés n'étaient pas très efficaces. Munis d'ordinateurs, de mitraillettes ou de tronçonneuses, ils deviennent redoutables.

Les seuls principes qui peuvent réellement faire progresser une société vers plus d'humanité, d'équité et d'efficacité, et vers moins de schizophrénies, ce sont :

- la méthode scientifique (ne jamais rien tenir pour acquis, toujours vérifier, toujours discuter, toujours évoluer, utiliser partout les mêmes mesures),

- la transparence (citer nos sources, ne pas mélanger faits et interprétations, idées et sentiments, intérêts et amitiés),

- l'anticipation globale (des effets planétaires),

- l'égalité (de traitement pour tous les terriens)

- et la laïcité (pas question que des convictions particulières puissent s'imposer à l’espace public et à qui ne les partage pas).

Seuls ces principes, dits « humanistes » peuvent nous éloigner des sociétés animales dont nous sommes tous issus, et assurer notre survie à long terme. Le mot « humanisme » implique que le centre des préoccupations et le maître de son propre destin est l’être humain, et non une « vérité révélée » par telle ou telle croyance ou conviction.

Il y a bien des années déjà, Alice Miller, une psychanalyste allemande, a beaucoup travaillé sur les liens entre le psychologique, le social et le politique, entre ce qu'elle appelle la "pédagogie noire" génératrice de frustrations, de carences et de violence, et l'avènement du nazisme.

Ce fut une premier éclairage projeté en direction des schizophrénies collectives. Il reste cependant beaucoup à faire, car peu de chercheurs osent se lancer dans la description clinique et critique de convictions partagées par plus de 95 % de la population planétaire, dont au moins la moitié ne supporte aucune critique, et dont plusieurs dizaines de millions sont prêts à tuer quiconque s'aviserait à les traiter de "déraisonnables". E t pourtant ce travail est à faire, pour une raison simple : le maintien des schizophrénies collectives et des organisations sociales et économiques qui en découlent, n'est pas compatible avec la survie de l'humanité au-delà de quelques siècles, et ce, quels que soient nos progrès techniques et médicaux.

La fonction des schizophrénies collectives, en effet, est de rassurer les générations présentes, et de légitimer leurs intérêts actuels. Mais leur maintien, en modifiant les grands équilibres planétaires de plus en plus instables, mènerait tout simplement à une sixième grande crise d'extinctions, crise déjà commencée d'ailleurs. Comme notre espèce est entièrement dépendante du maintien des équilibres actuels, pour sa respiration, son alimentation et sa santé, une telle crise lui serait fatale.

Comme fut fatale la cinquième crise, due à l'impact de plusieurs météorites et au réveil simultané de tous les volcans. Cette crise-là provoqua la mort de 80 % de tous les êtres vivant alors sur Terre, y compris les plus adaptés et les plus performants d'entre eux, dont les fameux dinosaures (qui n'étaient nullement lents et stupides comme on se l'est longtemps représenté, et qui furent bien plus proches des oiseaux que des reptiles par leur anatomie, leur physiologie et leurs comportements).

Et pourtant, les "schizophrènes collectifs" ne désarment pas. C'est que le "prêt-à-penser" séduit : antidote contre l'angoisse du changement, barrière contre l'inconfort du réel, sentiment gratifiant et fraternel d'appartenance à un groupe qui a "mieux compris le monde que d'autres", et parfois légitimation de nos appétits égoïstes, il nous arrange bien ! "Tout devient dogme à qui en a psychiquement besoin" : un schizophrène ne veut ni oublier ni apprendre, il préfère risquer la mort de ses descendants plutôt que de remettre en cause ses habitudes et ses convictions. Très symptomatiquement, il nie le danger d'extinction (nous appelons cela "la politique de l'autruche", à tort, car nulle autruche ne l'a jamais pratiquée).

Existe-t-il une "folie" plus suicidaire que cet égoïsme-là ?

C’est là que nous, femmes et hommes de bonne volonté et qui doutent, avons le devoir de nous cultiver, de nous tenir à jour des implications des découvertes scientifiques de notre temps, pour aider nos concitoyens à en percevoir les enjeux, à progresser vers l’humanisation, à sauver le peau de notre descendance. Nos devanciers de l’époque romantique avaient un slogan : « La Liberté ou la Mort ! ». Avec les découvertes scientifiques actuelles, il est d’actualité sous la forme « L’humanisation ou l'extinction ».

Commenter cet article