Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Si tu es arrivé ici, nous pourrons peut-être échanger quelques idées...

Lidia

Publié le 26 Juillet 2016

Lidia

Le chef du chantier de la route côtière avait mis les yeux sur les fesses de Lidia, et les fesses de Lidia le savaient. Lidia, elle, était partagée. D'un côté la morale : c'est mal, ça ne se fait pas. De l'autre, l'attirance: le chef de chantier était beau et gentil. En deux semaines, il n'avait commis aucun abus et aucune injustice.

Sur une couverture marron du camp de travail-patriotique-volontaire, épaissie d'un peu de cambouis, le chef de chantier entrait en Lidia et Lidia entrait dans un nouveau monde, le monde des adultes. Le chef était doux, il sentait l'homme et Lidia en tremblait...

Elle tremblait comme un tram qui monte vers la ville haute, puis la tension se fit chaleur et les vagues de chaleur allaient d'en bas jusqu'à sa tête et à l'extrémité de ses membres. Le plaisir passa, des orteils à la racine des cheveux.

Le chef lui donna une serviette roulée à mordre, pour la discrétion. Le sommet de la côte fut trop fort et le tram disjoncta : Lidia s'évanouit. Le chef s'essuya avec un chiffon humide, se rajusta, puis essuya Lidia et referma le pantalon gris de chantier qu'elle portait à même la peau. Les sous-vêtements féminins sont introuvables dans notre patrie, et les couches ne sont que des chiffons que l'on lave.

Ils furent ensemble pendant toute le durée du chantier. Puis vînt l'automne et tous, nous sommes rentrés à la ville, chacun à son lycée, chacun à sa famille.

Lidia sut qu'elle était enceinte avant la rentrée. Elle trouva l'adresse du chef de chantier et y alla. Mais, bien qu'étudiant en technologie, il était déjà marié et sa femme avait, justement, un bébé. Lidia les vit revenir ensemble du marché et les entendit parler à travers leur porte palière. Elle repartit sans rien dire.

Ses démarches pour faire passer son bébé (délit passible de 5 ans) furent maladroites, et les cancans en informèrent sa mère. Dans une crise de colère démoniaque, après les insultes les plus ordurières, sa mère la chassa. "Je n'ai plus de fille".

Lidia décida de prendre le train pour retourner sur les lieux du chantier de son bonheur. Elle acceptait enfin ce qu'elle avait toujours senti sans jamais oser le croire, depuis toute petite: elle n'était pas la bienvenue dans la vie de sa mère, sa mère ne l'aimait pas. Comment aurait-elle pu le croire ? Une mère, "c'est ce qu'il y a de plus doux au monde". Tout le chante, tout le dit : les gens, les voisins, les profs, les popes, les poètes et même les camarades au pouvoir, ainsi que la mère elle-même en faisant son devoir de parent, "sacrifiant sa jeunesse et ses chances de remariage" pour vous.

Oui, une mère, c'est sacré. Sur ce slogan-là, au moins, le pouvoir et le peuple s'accordent.

Dans notre patrie, le bonheur et la vie sont merveilleux, gratuits et infinis, c'est officiel. C'est pourquoi, si vous sortez des rails, il n'y a nul foyer, nulle assistance pour vous accueillir. On vous ramasse pour vagabondage ou parasitisme, et on vous coffre dans des lieux gluants où vous devenez soit quelqu'un de très dur, soit la serpillière des autres (et dans ce cas-là, vous ne durez pas un an).

Près du camp de "travail-patriotique-volontaire", chantier de la future route côtière, il y avait un joli village de pêcheurs (aujourd'hui, il n'est plus : une marina de béton l'a remplacé). Chaque matin, les pêcheurs sortaient leurs longues mahonnes pour aller relever les bordigues. Ils en ramenaient des anchois, des mulets, des turbots et des soles.

Vers dix heures, ils revenaient, à la rame toujours. C'était une vie patriarcale et tranquille. Quand l'étrave de la première mahonne s'enfonça dans le sable, Lidia était là, du sable plein les yeux et la bouche, aussi morte qu'un poisson mort.

Ce n'était pas la première fois que les pêcheurs trouvaient là des macchabées. Entre ceux du chantier et ceux qui tentent de s'enfuir par la mer... Toujours des gens de la ville, sans cervelle et sans expérience.

Les pêcheurs, eux, ne se suicident pas et ne s'enfuient pas. Comme leurs ancêtres, ils attendent que ça passe.

Et ils boivent. Ils boivent surtout.

 

Commenter cet article