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Si tu es arrivé ici, nous pourrons peut-être échanger quelques idées...

Le vieil homme et ma mer

Publié le 21 Juin 2020

Philippe était un garçon timide, bègue, amoureux de l'eau et de la mer, et solitaire sur ses vieux jours, comme beaucoup de personnes âgées. Il pouvait devenir volubile et cesser de bégayer lorsqu'il se lançait dans l'une de ses passions. Il en avait plusieurs et avait choisi pour devise "l'enthousiasme est la seule vertu".

Notre rencontre est la suite logique de notre commun amour de l'eau, de ses habitants, de ses paysages. Je l'ai rencontré parce que l'un de ses émules lointains (il était plus connu à l'étranger qu'en France) m'avait demandé, moi qui habitais la même ville, de lui fournir des sources pour la biographie de Philippe, qu'il était en train de rédiger.

Mais ce qui nous a rendu proches, Philippe et moi, c'est notre commune préoccupation de l'avenir. Celui de la mer, du littoral, des générations futures.

Philippe écrivit : « Spirales...dédiées à vous : Black, and white, and yellow man and chocolate also... Quelles que soient la couleur de votre peau et la forme de votre crâne, Que vos dieux soient taillés dans l'ivoire, la pierre ou le bois, Que les bras de ces dieux lancent la foudre, ou soient mille et mouvants comme des tentacules, ou rien que deux, pareils aux nôtres, grands ouvert et cloués en croix. (...) Mers où j'ai plongé tant de fois, autrefois silencieuses et désormais peuplées de voix fraternelles, je n'irai pas vers vous ce soir. Poisson mon frère, je ne basculerai pas sur l'avant d'un quart de tour, je ne frapperai pas l'eau de mes pales à ta manière. » (Dans "Aquarius", chapitre V « Spirales... », Éd. France Empire, 1961, pp. 351-353)

Mais Philippe était aussi une célébrité dans le monde de la plongée, père d'un garçon à la vie aussi tourmentée que le caractère, père souvent assailli de toutes sortes de sollicitations pas toujours désintéressées, et parfois un peu naïf comme tout idéaliste surtout de son âge. Tandis que j'étais un jeune roumain inconnu, et roumain aussi le professeur qui rédigeait sa biographie. Or, toute la France le sait, et l'Allemagne aussi, les roumains sont tous des voleurs, sans exception. Par définition, je ne pouvais donc être qu'un chapardeur ou pire, un captateur d'héritage. Amiral, nous voilà, et vive la France !

Quelques rares personnes ont cependant compris (et parfois envié) notre véritable lien. Un lien égalitaire, d'homme à homme, par delà la grande différence d'âge, de passé, de formation, d'idées, d'engagements, de célébrité, de statut social, de condition. Parmi elles, son aide à domicile Maguy, deux ou trois vieux compagnons de plongées comme Jean-Paul, et son petit-fils Félix-Martin. C'est à dire des personnes dignes, mais sans orgueil.

Dans ce lien, j'étais friand non de sa célébrité, ni du peu d'argent dont il disposait, mais de la compagnie et des aphorismes du "vieil homme de la Mer", qui, comme moi, aimait parler de notre planète aux enfants (et aimait les rencontrer pour leur raconter ses aventures maritimes). La transmission de quelques valeurs et vocations, voilà pourquoi il donna ses archives à la Marine, pourquoi il accompagna à Port-Cros les enfants de feu la Maison des Sciences et des Techniques de La Garde, pourquoi il me conseilla pour monter l'association "Mer Nature", tandis que je l'aidai à déménager.

Mais l'essentiel n'était pas là. L'essentiel était la sensation que la mer crée sur nos peaux nues immergées, sans néoprène, sans attirail, sans sécurité et sans règlements... Toutes les fins de semaines, nous plongions ensemble, simplement munis d'un slip, d'un masque et d'un tuba, parfois de palmes, en apnée, sans témoins ni célébrité. Parfois nous pagayions ("ramer, c'est pas gai"  disait-il) sur les planches à voiles que j'avais ramassées aux "monstres", nettoyées et aménagées. Revenus à terre, nous restions un moment en silence, puis devisions de choses et d'autres : histoire, géographie, société, philosophie, politique. Nous étions différents sur bien des plans et rétrospectivement il savait que sa génération n'avait pas toujours fait les bons choix, mais il savait aussi que je ne le jugeais pas (comment aurais-je pu ? je n'y étais pas).

L'homme presque nonagénaire qu'il était, avait pleinement la capacité de remettre en question l'officier qu'il avait été à 35 ans. J'ose dire que nous nous sommes beaucoup apporté mutuellement, parce que là où il y a de la curiosité et de l'ouverture d'esprit, il n'y a plus d'inégalité : l'esprit et le cœur se libèrent de ces fadaises sociales.

Étant roumain et inconnu, je ne pouvais pas, du point de vue des fadaises sociales, être un simple ami des vieux jours et un compagnon de plongée. Certainement je devais être un profiteur, mais aussi un criminel en puissance, car l'apnée, à l'âge de Philippe, n'est pas sans risque, et s'il lui était arrivé quelque chose "dans l'eau et non à sec"  (comme il l'espérait lui-même en souriant), certainement on m'aurait tenu pour responsable et promu meurtrier du grand Philippe Tailliez, père de la plongée : j'aurais connu mon heure de gloire médiatique dans "Var-Matin" à la rubrique des "métèques criminels".

Philippe, pourtant, n'était pas faible. Physiquement, c'est plutôt lui qui pouvait me mettre en difficulté, malgré notre demi-siècle de différence d'âge, car parfois il fonçait vigoureusement, sans effort apparent, et je m'essoufflais à le suivre, d'autres fois il descendait, sans "canard", juste en palmant doucement, jusqu'à 5 à 8 m de profondeur et y restait plus de trois minutes, tandis que mes limites étaient de 4 à 5 m et deux minutes (c'est déjà bien long en apnée)... Plus d'une fois, ce phénomène de la nature humaine me fit peur ! Cet athlète avait aussi un "coffre" impressionnant et lorsqu'il m'appelait, à 50 m de distance ou plus, tout le monde se retournait dans la rue.

S'il pouvait parfois être naïf, Philippe n'était pas faible d'esprit et savait se défendre (je l'ai entendu une fois crier si fort "vous m'emmerdez"  à un journaliste, que tout l'étage en a résonné et les voisins sont sortis ; l'autre a pris son matos et a déguerpi). Mais Philippe était bon et enthousiaste, ce que beaucoup d'humains confondent avec de la faiblesse. Peut-être n'a-t-il pas été un père aussi présent qu'il eut fallu, mais il a tout de même vendu sa maison pour renflouer son fils, et tous les pères ne l'auraient pas fait.

Mais Philippe déclina, nos plongées se raréfièrent puis cessèrent. Son fils revînt (et comme il se sentait négligé, voire déshérité depuis que son père avait donné ses archives à la Marine, je lui donnai les menus cadeaux que Philippe m'avait faits, le plus touchant étant son vieux microscope : je n'ai plus d'héritiers, je n'ai aucune raison de garder quoi que ce soit). Puis Bernard chassa tous ceux qui tournaient autour de son père et qui n'étaient pas eux-mêmes des célébrités, à la seule exception de Maguy dont il avait besoin. Pourtant, parmi les célébrités, tous n'étaient pas forcément désintéressés, et parmi les inconnus, tous n'étaient pas forcément des profiteurs. Mais Bernard avait ses propres critères : c'est un garçon qui fait facilement confiance à qui veut l'exploiter, et se méfie avec vigilance de ceux qui voudraient l'aider, dont son propre fils. Il est loin d'être le seul homme de cette sorte.

Il est vrai que j'ai profité de Philippe, non sur le plan matériel, seul envisagé par les envieux et les étroits, mais sur un autre plan, humain, où nous avons partagé paix, force, joie, idées et doutes salvateurs, car Philippe n'était pas homme de certitudes, il disait même "plonger chaque jours dans un océan d'incertitudes", et c'est ce qui faisait de lui une source d'humanité et non un amer de dogmatismes. Nous sommes toute une foule à avoir connu Philippe, mais combien sommes-nous à l'avoir compris ?

Maguy me raconta que Philippe, ne me voyant plus, avait cherché à me joindre (mais j'étais alors à 2500 km de Toulon, en Mer Noire) et n'y parvenant pas, en pleura, se demandant si je n'avais pas "trahi notre amitié" comme Bernard l'affirma, et comme Gérard le nageur de combat le répéta sans vérifier (ce n'est pas parce qu'on a des couilles de combattant et une plume alerte, qu'on a forcément toutes les neurones bien connectées).

Non Philippe, je ne t'ai pas trahi, mais nous sommes des Homo sapiens, et ce singe-là est un être jaloux et exclusif, et ses dieux sont à son image. Nos moments passés ensemble sur l'eau, dans l'eau et au bord de l'eau, sans personne d'autre, ou seulement avec Félix, sont les vrais, le reste n'est que jacassements et tracasseries. La mort t'a emporté, la mort m'emportera, mais cette lumière-là restera dans la mémoire immémoriale des sars, des girelles et des poulpes, nos amis des vieux jours. Adieu, ô vieil homme de la Mer, je sais que ton âme continue à éclairer la douce ondulation des Posidonies et le rude tourbillon de la vague se brisant sur la roche. Tout le reste n'est qu'oubli et poussière.

Félix, ton petit-fils, porte en lui une âme d'artiste capable de vibrer à la face du monde, mais il la cache et la bride pour résister à la sécheresse de ce monde. Comme la descendance Cousteau, il se fait un devoir de montrer au monde oublieux les tourbillons de tes palmes, mais son âme a d'autres volutes à lui révéler, qu'il trouvera un jour. En attendant, Félix tente de se protéger. Puisse ton âme de poète à toi, de là où elle est, lui scintiller quelques amers qui l'aident à suivre sa route pour briller à son tour...

Nos âmes ne nous appartiennent pas. C'est nous qui leur appartenons. Qui le comprend, cesse d'être esclave et trouve sa liberté. Mais ça ne se fait pas en un jour...

Avoir croisé Philippe me l'a fait entrevoir, et, sur le plan pratique, m'a délivré à jamais de l'attirail non seulement des câbles des anciens pieds-lourds, détenus dans leur enceinte de caoutchouc et de métal, mais aussi de celui de la plongée à l'air comprimé et de tous ses dispositifs annexes. Ainsi ai-je retrouvé en apnéiste la liberté du corps et de l'eau, de l'eau sur le corps, et de toute la communion avec l'ensemble du physique et du vivant, qu'elle seule permet. Au-delà de tout, au-delà du temps, au-delà des mers...

La mer.

La mer est dure. Elle ne pardonne pas la moindre erreur, elle n'en a rien à faire de l'Homme ou de la Femme, elle peut tuer, et il faut voir dans quel état elle rend les cadavres (quand elle les rend).

Ma mère aussi était dure et ne pardonnait pas la moindre erreur aux autres. Elle n'a tué personne, sinon, en moi, toute confiance en l'être humain, tout sentiment de type filial, toute espérance, toute estime et toute affection pour moi-même.

Même si ça vient de la Bible "aime les autres comme toi-même", "charité bien ordonnée commence par soi-même"  ou encore "qui ne s'aime pas soi-même est incapable d'aimer autrui"  sont quand même des idioties (ce ne sont pas là les pires bêtises bibliques). En effet, je connais des tas de narcissiques qui s'aiment et s'estiment beaucoup eux-mêmes, sans pour autant être capables de respecter et d'aimer les autres. Quant à moi, il y a plusieurs personnes que j'aime vraiment beaucoup sans pour autant m'aimer ou m'estimer moi-même ; je ne me méprise et ne me déteste pas non plus : je m'indiffère.

Ne pouvant tisser aucun lien avec ma mère, je me suis tourné vers la mer. Ma mère ne s'inquiétait de moi qu'après au moins trois jours d'absence, et c'était seulement par crainte d'être vue comme une mauvaise mère. La mer aussi me laisse très libre, tant que je ne fais pas d'erreur. Les deux sont belles mais la mer, c'est sans ostentation. Elle ne cherche à séduire personne, la mer.

Dans la mer et sur la mer, il y a des marins. Sur les bords et à bord, j'ai découvert beaucoup de misère et de misères. Petit, j'ai rêvé d'être à la fois naturaliste et marin. Cahin-caha, j'y suis parvenu, mais pas par des voies royales qui m'étaient fermées. Par des voies détournées, marginales, plus galère que yacht de luxe. De toute façon les yachts de luxe ne m'ont jamais fait rêver, pour moi ce sont des coques éternellement vides même si elles génèrent de l'emploi et du chiffre d'affaires. À part cela elles ne servent à rien. Un bâtiment océanographique, c'est autre chose.

Dans ma mère et sur ma mère, il y a eu des hommes. En eux et autour d'eux, j'ai découvert beaucoup de tristesse, de désespoir, de légèreté, de fatalisme. Tous sont morts à présent, sans avoir réalisé leurs rêves. Ma mère aussi. Je lui avais initié une brève biographie dans le "wikipedia" roumain, pas parce qu'elle était ma mère, mais parce que c'était une artiste femme dans une période où il y en avait peu. En général, un article initié s'appelle une "ébauche" et est destiné à être amélioré par d'autres contributeurs. Mais les hommes de ma mère ont trop peu écrit sur elle et ses œuvres, de sorte que la bibliographie était maigre. Tandis que moi, n'étant ni un ex-communiste, ni un bon "pur" roumain, ni un membre à part entière d'une minorité persécutée, ni nationaliste, ni super-méthodique comme dans une thèse de doctorat, ni scrupuleusement fidèle à toutes les omissions et erreurs des ouvrages de vulgarisation les plus communs, j'ai attiré sur moi le mépris des "rois" du "wikipedia" roumain. Ils ont su rendre absurde tout effort collaboratif de ma part. Leur bienveillance digne de l'ancienne police politique de ma jeunesse, m'a convaincu de m'en retirer. Puis ils se sont fait une jouissance de supprimer la bio de ma mère, parce qu'elle "manquait de notoriété" et parce que c'est moi qui l'avais initiée.

Restent des images : (cliquez sur ses dernières traces ici) .

Reste la mer qui ne meurt pas, qu'on n'efface pas, mais qui a déjà croupi plusieurs fois dans l'histoire naturelle, ce qui a tué la plupart de ses habitants. Une nouvelle phase de croupissement ("effet Kellwasser") commence. La vie est forte, elle se bat, elle assimile les poisons et précipite le carbone, mais le genre humain aussi est fort, il parvient à vider la mer de ses habitants et à dégrader tous les cycles. Qui gagnera ?

Je voulais remercier la France de m'avoir accepté parmi ses citoyens en 1975 malgré l'opposition d'une minorité d'entre eux, qui estiment que trouver sa nationalité au berceau est un motif de fierté tandis que l'avoir méritée est un motif de honte. Alors aussitôt naturalisé, j'ai devancé l'appel et j'ai voulu m'engager dans la Marine en demandant à être affecté sur un aviso de recherches hydrographiques. Toulon est une base militaire vouée à la défense des intérêts français, or  j'étais né du mauvais côté du rideau de fer, le côté barbelé, pas le côté fleuri, alors la confiance ne régnait pas.

Durant quelques semaines, en attendant que mon cas soit examiné, j'ai eu pour servir la France quelques mètres carrés à quai pour faire la tambouille pour 40 jeunes gens de l'"Ariane", épisode où j'ai découvert les règles de la cuisine pour collectivités, l'esprit militaire et l'élitisme des officiers (basé sur leur galons, pas sur leur culture générale, ni sur leur fraternisation avec les hommes de rang, ni sur leur accueil des nouveaux). Épisode dont la mémoire flanche en moi, tellement je m'étais transformé en robot cuiseur, en moins sociable.

Finalement je n'ai pas navigué dans l"Ariane" et une seule fois sur l'"Achéron" du GISMER, sous les auspices fraternels du Cdt. Jean-Marc Plançon. Le reste de ce court service, je n'ai fait que remplacer un cuistot pendant sa perme. Mais je fus nourri et logé. Merci la République. La République c'est une chose, la "Royale" une autre. Il s'est trouvé dans la "Royale" des marins à l'esprit ouvert comme Jean-Marc Plançon, honneur à lui et que son repos éternel soit aussi paisible que son cœur était humain.

Mais il en est d'autres, à l'esprit étroit comme des poulaines de sous-marin, du genre qui n'ont que deux neurones, une pour saluer tout ce qui bouge, l'autre pour repeindre tout ce qui ne bouge pas. Ceux-là, et quelques civils aussi, sont aller raconter, sans preuves, que j'aurais acquis la nationalité française par mariage blanc (alors qu'en 1975 j'étais célibataire), que j'aurais piqué dans la caisse ou téléphoné en Roumanie, que je serais un espion de Ceausescu, que j'aurais falsifié mon bac.... Les mêmes, ou des pareils à eux, ont aussi raconté que j'aurais volé Philippe Tailliez, et d'autres amabilités révélatrices de leur capacité de compréhension et d'accueil, semblable à celle de François Darlan en Algérie refusant d'abolir les lois de Vichy, pour que les Alliés qui défilaient dans la rue ne pensent surtout pas que la France soit incapable d'une ségrégation raciale égale à celle des États-Unis. C'est ainsi : certains conjuguent dignité et fraternité, d'autre dignité et discrimination. La dignité, c'est comme l'honneur, l'amour et de devoir, on leur fait dire tout ce qu'on veut.

Des humains de tout gabarit de cœur et d'esprit, il y en a dans tous les pays. Sans les étroits, les méprisants et les très-obéissants, ce serait horrible : la démocratie, le respect mutuel et un partage plus équitable des ressources règneraient urbi et orbi !  D'où sortent-ils, les étroits méprisants ? Probablement de familles étriquées où l'obéissance tient lieu de pensée, l'envie tient lieu d'énergie, la complicité tient lieu d'amitié, la concupiscence tient lieu d'amour et l'hypocrisie tient lieu d'honneur.

Rendu à la vie civile car jugé trop myope, j'ai passé à terre un concours de rédacteur municipal toulonnais, contresigné par Maurice Arreckx, concours que j'ai eu haut la main mais qui ne m'a jamais servi car il ne pouvait déboucher sur rien de scientifique et rien de maritime. En effet, Toulon n'est pas au bord de la mer. Cette ville est au bord de l'Arsenal, ne touche à la mer que par des plages artificielles (où Maurice Arreckx et Jean-Louis Fargette ont signé pour le plus grand des "bars-restaurants-cabarets" un bail emphytéotique de 99 ans), avait un Muséum (musée d'histoire naturelle) exclusivement terrestre (comme n'importe quelle ville d'Auvergne ou du Limousin) et s'est permis de refuser un projet d'aquarium public proposé par Henri Delauze de la COMEX, offert quasiment clefs en main. À Toulon, la mer c'est la Marine, ou alors "sun, sand and sex" comme on dit francommercial.

Rien de tout ceci n'a pu entamer mon amour de la mer. Tout ce que je n'ai pas pu offrir à ma mère, puisque ça ne l'intéressait pas, je l'ai déversé dans la mer. La mer océane, je l'ai aimée, admirée, dessinée, chantée, défendue, j'ai fait sa promo. Elle, et tout ce qui tourne autour : biologie marine, climatologie marine, histoire maritime, hydrologie, océanographie, patrimoine maritime, paysages. J'ai navigué dessus sur des bateaux civils (je ne compte pas les ferries pour les îles, où je n'étais que passager).

Le plus grand s'appelait le "Roselys II"  et c'était un navire de recherche de l'ISTPM (qui, en fusionnant avec le CNEXO, a donné l'IFREMER). Ce brave "Roselys II"  roulait même sur la Loire ! Le plus petit s'appelait "Motu Nui"  ("petite île" en maori) et c'était moi qui l'avais ainsi baptisé après l'avoir mis en état de prendre la mer (à la livarde, ou balestron, et à la pagaie). Il était classé dans les "périssoires" selon la nomenclature maritime. Mais nul autre ne permettait de sentir aussi bien la mer par tous les sens, et de faire autant travailler tous les muscles et toutes les neurones. On n'est jamais si bien servi que par soi-même.

J'ai aussi travaillé sept ans pour l'équipe Cousteau sans mettre les pieds sur la "Calypso"  tant qu'elle naviguait, mais seulement une fois à Marseille avec les anciens de l'équipe, alors qu'elle était déjà en voie de fossilisation après naufrage et renflouement. La plupart d'entre eux sont morts à présent.

Invité lui aussi, Philippe Tailliez disait : "tout homme a deux patries, la sienne et puis la mer".  La mer fait partie de ma patrie, parce qu'elle est une école de liberté, d'égalité et de fraternité pour moi. Bien des ignominies qui prolifèrent à terre n'ont pas leur place en mer, et plus l'esquif est petit, moins elles ont de la place.

Il n'y a pas pour moi de patrie enserrée dans des frontières. Ma patrie, c'est la mer, mais c'est aussi la démocratie, le respect, la connaissance, l'art : ces choses qui sont de plus en plus englouties dans le flot de mensonge et de haine qui remonte (par les technologies les plus modernes) du fond des âges, du fond de nos terreurs ancestrales : peur de perdre, peur de partager, peur d'être malade, peur de mourir. Ma patrie est un archipel menacé par la montée du niveau de l'océan de bêtise et de méchanceté qui baigne l'intérieur de nos crânes.

Parmi ce que l'on appelle "peuples" et "pays", ce n'est ni mon pays de naissance ni mon pays d'adoption qui ont le plus touché mon cœur, mais un pays tiers, où je n'ai travaillé que dix mois et dont je ne parle qu'imparfaitement la langue. Mais où la mer et la terre s'imbriquent très étroitement et où les gens modestes étaient, à l'époque, honnêtes, simples, sincères et accueillants, alors qu'ailleurs, et de nos jours, beaucoup d'entre eux sont devenus voleurs, menteurs, compliqués et intolérants. Même là-bas. Un pays qui à présent crame comme bien d'autres.

Au début du film "America, America"  d'Elia Kazan, le narrateur se présente ainsi : "je suis Grec par le sang, Turc par la naissance, et Américain parce que mon oncle a fait un voyage".  Pour ma part, je peux dire que "je suis Humain par l'ADN, Roumain par la naissance, Grec par l'émotion et Français par la Raison". Quant aux voyages, les miens ne m'ont jamais fait dépasser les limites de l'Europe géographique et de l'Asie Mineure, mais embarquer avec Jules Verne, Victor Hugo et Panaït Istrati dans un monde maritime, terrestre et céleste bien différent, beaucoup plus vaste et ouvert que celui des militaires et beaucoup plus fraternel que celui de Jacques-Yves Cousteau.

Quelle chance ! Merci, ô ma mer !

Le vieil homme et ma mer
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