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Si tu es arrivé ici, nous pourrons peut-être échanger quelques idées...

Mai 1968 : un bref vent de liberté a passé...

Publié le 7 Octobre 2020

Mai 1968 : un bref vent de liberté a passé...

Qu'en est-il resté plus d'un demi-siècle après ?

Des tas de choses, par exemple on peut être divorcé et néanmoins être élu Président, ou bien on peut être une femme libre et honorable sans être ni vierge, ni mère, ou bien encore on a, dans la plupart des pays du monde, le droit de vivre autrement que dans l'antiquité ou le moyen-âge, sans être ni esclave, ni obligé d'avoir le même religion que le souverain (ni même une religion), donc beaucoup plus librement.

Bien sûr, tout le monde n'est pas d'accord. Des tas de familles ont encore dans leurs têtes l'antiquité ou le moyen-âge, alors la liberté des autres leur est insupportable, elles aimeraient bien que la société revienne en arrière. Mais dans beaucoup de pays du monde, elles sont encore minoritaires.

Et moi, c'est en juin 1968 que j'ai mis les pieds à Paris pour la première fois de ma vie.

Passages

 

"Ce serait un comble, maintenant que nous pouvons enfin passer le rideau de fer, que chez nous l'on rétablisse la liberté et la justice, et que ces imbéciles là-bas à Paris mettent en place une dictature !", dit mon père au moment de se séparer de nos amis sur le quai de la Gare du Nord de Bucarest. Il faut dire à sa décharge, que la télévision des pays communistes (nous ne l'avions pas, mais des voisins oui) ne montrait du Mai 68 parisien que des files d'attentes pour l'essence (pour illustrer la vie quotidienne dans les pays capitalistes), des barricades et des drapeaux frappés de la faucille et du marteau (pour illustrer la lutte révolutionnaire communiste unanime du peuple français désespéré) et omettait soigneusement de montrer des graffiti comme "il est interdit d'interdire", "jouissez sans entraves" ou "aimez sans compter".

 

Nous, ce qui nous enthousiasmait, c'était l'espoir que chez nous l'on rétablisse la liberté et la justice. C'était la première fois depuis 1938, donc depuis trente ans, qu'on avait de l'espoir. Grâce à l’économiste soviétique Evseï (Eusèbe) Liberman et au Printemps de Prague, qui renouvelaient les principes de la "nouvelle politique économique" de Lénine dans les années 1920. Ce n'étaient pas seulement les petits producteurs, les petits artisans et la satisfaction des besoins matériels de base des simples citoyens qui étaient favorisés, mais aussi des libertés culturelles, artistiques, scientifiques, associatives et de voyager. Et nos gouvernants soutenaient ce mouvement appelé "socialisme à visage humain". En mai 68, De Gaulle, hué à Paris, se faisait acclamer à Bucarest.

 

C'est principalement pour ça que nous avions obtenu l'autorisation de passer le rideau de fer direction l'Autriche, l'Italie, la France et la Hollande en famille, chose auparavant (et après) impossible. C'est pour ça aussi qu'après notre départ, Ceausescu n'a pas participé à l'écrasement du Printemps de Prague. Et c'est pour ça que, voyant depuis Vienne, Venise, La Haye et Paris, que l'espoir était retombé, que la récréation était finie et que les Lumières s'étaient éteintes, nous ne sommes pas revenus. Nous sommes devenus. Devenus quoi ? Des réfugiés possesseurs de six valises et de quelques compétences hélas artistiques et littéraires, c'est à dire ne valant presque rien dans l'économie de marché. ça valait toutefois mieux que de redevenir des serfs obligés d'applaudir leurs seigneurs.

 

Moi j'avais 12 ans et encore aucune compétence reconnue. La première chose qui m'avait frappé le 13 mai 1968 en arrivant à Vienne, Autriche, camp impérialiste, c'est le bruit. Ce grondement profond comme une éruption volcanique, c'était le bruit de tous les moteurs, de la circulation, une circulation intense et continue. Je découvrais le "flux tendu" du capitalisme.

 

La deuxième chose qui m'a étonné furent les gens et les commerces. Pas seulement à Vienne mais aussi à Venise et à La Haye. Quelles mines ! Quels regards ! Quelle manière décontractée de marcher ! Quelles chaussures ! Quels vêtements ! Quels équipements ! Quels outils ! Quels transports en commun ! Quelles vitrines ! Quels marchés ! Quelle profusion de victuailles, de jouets, de confiseries, de tout ! Tout était clinquant, brillant, propre, net, efficace, organisé, même les échafaudages, même les tranchées des chantiers, même les pelleteuses, même les pelles, même les bottes des ouvriers (des bottes, des salopettes, des casques, des lunettes de protection, des gants même parfois !), et les gens avaient, à quelques vagabonds près, rares au demeurant, l'air d'être satisfaits d'être si durement exploités par le capitalisme. Par rapport à ce que l'on nous avait appris à l'école, quel déni !

 

Comme je ne suis pas trop crédule, et qu'un gamin n'attire pas trop l'attention, j'ai pris soin d'explorer les couloirs sordides de vieux immeubles décatis, les arrière-cours, les terrains vagues, mais non, pas de foules en haillons, pas de villages de tentes, pas de Roms, pas de "cours des miracles", juste quelques sans-abri visités par des gens en uniforme qui ne venaient pas pour les embarquer direction les camps de travail pour "parasitisme", mais pour leur apporter à manger et des médicaments : l'Armée du salut. Derrière les barbelés je ne voyais pas de prisonniers trimant, mais des casses de ferrailles. Dans cet étrange monde, nos slogans ânonnés sans conviction étaient des faits réels, et nos faits réels n'étaient plus que des chuchotements timides qui n'intéressaient pas les gens, si même quelqu'un, rarement, accordait un peu de crédit à nos témoignages.

 

La troisième chose qui m'a étonné fut la France. Des quatre pays capitalistes que je venais de découvrir, c'était celui qui ressemblait le plus à notre Roumanie, où il y avait le plus de "clochards" comme on les appelle, où immeubles, transports et outils étaient les moins clinquants, où les contrastes entre quartiers riches et pauvres étaient les plus éclatants et les gens les plus mécontents. Alors qu'elle avait la réputation, en Roumanie du moins, d'être le pays le plus puissant d'Europe côté Ouest du rideau de fer, et aussi le pays des Lumières, des Droits de l'Homme, du Droit d'asile, des Libertés, de la Justice, de la Fraternité.

 

Des files d'attente debout, en France, j'en ai vu. Pas pour la nourriture, les vêtements ou pour prendre le tram (d'ailleurs, leurs trams, ils les ont tous détruits, et leurs villes sont devenus un enfer de fumées et d'embouteillages). Mais pour les papiers, pour demander l'asile, le droit de travailler. Dans ces files, la même ambiance angoissée que dans nos files d'attente à nous.

 

Tous les capitalistes ont tendance à se croire supérieurs aux autres, plus civilisés qu'eux, mais en France l'orgueil se teinte de haine, peut-être parce que son empire colonial était plus grand et que les Français ont davantage perdu. S'ils savaient combien de collectes de métaux, d'argent ou de denrées nous, les écoliers de l'Est, nous avions fait pour les peuples algérien ou vietnamien en lutte pour leur libération (nous faisait-on croire), les Français me lyncheraient probablement. Pourtant les peuples en question n'ont fait qu'échanger des tyrans européens contre des tyrans issus de leurs propres rangs… mais nul en France ne se soucie d'eux : les gens se soucient des biens qu'ils ont perdu là-bas ou qu'ils peuvent acquérir ici !

 

Que la France, elle aussi, ait des problèmes, même si un Français ne risque pas de se retrouver en camp de travail pour la moindre critique ou protestation, je peux parfaitement le comprendre. Que les Français cherchent, eux aussi, des solutions, quoi de plus normal ? Mais pourquoi un tel pays, si fier de sa vie culturelle, intellectuelle, artistique, scientifique, philosophique, compte-t-il autant de gens qui adoptent du prêt-à-penser, de la pensée en boîte, de la pensée Monoprix, des recueils de brèves de comptoir comme le "Petit livre rouge", auxquelles ils croient comme des serfs du Moyen-Âge superstitieux et fanatiques, qu'ils répètent comme des perroquets sans le moindre esprit critique, alors que beaucoup de ces gens sont tout de même bacheliers ou même étudiants ? Ne comprennent-ils pas que cela effraye les bourgeois et renforce le capitalisme qu'ils abhorrent ? Dans les "pays des Lumières et de la Sorbonne réunis", comment un tel degré d'obscurité est possible ? Le portrait géant de l'assassin de masse Mao sur la façade de la Sorbonne, vous le croyez, ça ?

 

C'est vrai que ses victimes sont surtout des Chinois. Tout comme celles de Staline, de ses prédécesseurs et de ses successeurs sont surtout des Slaves. C'est à dire encore moins que des Noirs ou des Arabes aux yeux d'un Parisien. Mais tout de même !

 

En fait, c'est moi qui n'avais pas encore assez approfondi ma connaissance de la société française et de sa légèreté. La plupart de ces grands dadais n'étaient pas des fanatiques. C'étaient des enfants de bourgeois voulant choquer leurs familles et frimer devant leurs copains. La mode Mao est passée comme la mode Staline, comme toutes les modes. Je ne savais pas qu'avant d'être le "pays des Lumières etc", la France est d'abord le pays des modes, et que la Mode (avec un grand "M") y est une industrie. La France c'est de la Chantilly, un pays léger. Si léger, que même l'Occupation fait l'objet de comédies à succès comme La grande vadrouille... d'ailleurs pour tout soldat nazi avant 1944, une affectation en France c'était la cocagne ! Avec les nazis, la France a collaboré autant que la Roumanie d'Antonescu et bien plus que la Norvège de Quisling, la Belgique de Léopold, la Grèce de Rallis ou l'Espagne de Franco, mais à en croire les livres d'histoire, Pétain était ultra-minoritaire, n'avait aucune légitimité et toute la France était unanimement résistante. On se demande pourquoi elle n'a eu que cinq villages brûlés, massacrés et rayés de la carte, alors qu'en Pologne, Biélorussie, Ukraine, Russie, Yougoslavie et Grèce, ils se comptent par centaines...

 

La France, un pays léger et très conservateur : comme sous Pétain, les Françaises ont droit à une fête des mères, à la galanterie des hommes et à des vêtements à la mode, mais elles ne peuvent ni travailler ni avoir un compte bancaire sans l'autorisation d'un mâle, sans même parler de décider si oui ou non, elles veulent être mères après avoir aimé. Si les Roumaines, dont ma mère, ne sont pas libres, c'est parce que le peuple roumain tout entier n'est pas libre, mais pas parce qu'elles sont des femmes. Chaque citoyen est, juridiquement du moins, égal aux autres, qu'il soit femelle, mâle, sain, malade, rural, urbain… En fait, la France est assez archaïque, et elle a beau clamer et proclamer qu'elle est laïque, n'empêche que l'héritage religieux féodal est là et bien là ! Elle appelle cela "ses racines".

 

Si la France est une démocratie, ce fut pendant longtemps le moins démocratique des pays capitalistes que je connais. Le Président, le Préfet, le Maire sont tout-puissants ; les députés, sénateurs ou conseillers n'influencent guère les choses, d'ailleurs de nombreuses lois n'ont jamais reçu leurs décrets d'application, sans compter les lois dites "scélérates" votées à 4 h du matin par une poignée de députés aux ordres d'hommes d'influence de telle ou telle faction ou entreprise, en l'absence de tous les autres. Les élus doivent obéir à leur parti et tant pis si ce faisant ils oublient les désirs de leurs électeurs qui eux, ne trouvent même pas bizarre que "leur" élu soit si peu disponible pour eux (sauf dans les petits villages, qui se vident de leurs habitants). De toute façon, si les élus s'opposent à l'exécutif, celui-ci sort un calibre 49.3 et leur tire dessus (je parle au figuré : c'est une loi d'exception permanente). Ce curieux régime est à l'image des électeurs : eux non plus ne sont pas tous démocrates, et ne profitent pas tous de la liberté de l'être (s'ils le voulaient).

 

Entre les nationalistes et les communistes, sans compter les autres extrémistes, les démocrates y sont minoritaires. De droite ou de gauche, les Français aiment à dire : "on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs"  (facile à dire quand celui qui parle n'est pas l'œuf !). À l'Est, on a bien vu les œufs cassés, mais on attend toujours l'omelette... Les Français sont des "cracheurs dans la soupe", c'est leur droit et ils en profitent, ils se sont battus pour ça, pour le droit de râler et d'aller à la pêche au lieu de voter. Ou de voter pour un militaire borgne qui applaudit la torture en Algérie, ou pour un communiste myope qui applaudit les chars écrasant le Printemps de Prague et le Socialisme à visage humain.

 

Moi, ce qui me rend heureux en France et qui me fait aimer ce pays, avec tous ses défauts, c'est que j'y suis libre. Libre d'aimer ou pas et de le dire. Libre de critiquer ou de féliciter (même les profs). Libre d'améliorer les choses, ou d'en profiter simplement. Libre de faire l'école buissonnière au Louvre, au Muséum, au Palais de la Découverte, dans les amphis des facultés, à la Cinémathèque du Trocadéro, au Musée de l'Homme, au Zoo de Vincennes, à l'Aquarium de la Porte Dorée, sans être envoyé en camp de correction. Les résultats scolaires compensent le manque d'assiduité. Je suis même plus libre que les petits Français, car comme je suis réputé "bizarre", "étranger" et "à moitié fou" (ce qui en France est plus ou moins synonyme), on me passe des choses qu'on ne leur tolère pas.

 

Libre encore, le matin avant l'école, d'aller aux Halles (pas encore démolies) aider les déchargeurs contre un billet de dix francs que je transformerai en gâteaux, tablettes de chocolat, livres sur les fossiles ou l'astronomie, catalogues de musées, places de cinéma, bains-douches publics, piscine, billets de métro à poinçonner et voyages aux quatre coins de cette ville ronde qu'est Paris, juste pour la voir. La France est belle et libre, mais, comme la montagne et la mer, elle ne le sait pas !

 

J'ai la chance que, comme en Roumanie, mes parents ne s'inquiètent guère de moi et, pour cela aussi, je suis bien plus libre que les petits Français. Parfois l'un ou l'autre camarade de classe m'invite et je découvre le côté corseté, collet monté de la civilisation française, même dans les familles ouvrières, avec les petits plats dans les grands et une manière de vivre en famille pas du tout décontractée. La sphère intime est tenue dans l'obscurité, cachée comme un crime inavouable : on ne l'évoque jamais, on ne parle pas d'émotions, de sexe, d'amour ou de haine, ça ne se fait pas, c'est secret et strictement séparé de la sphère publique, sauf quand éclate quelque drame affreux, un père qui assassine toute sa famille avant de se tuer, un curé qui viole ses petits communiants, ce qui surprend tout le monde car tout paraissait si "normal" !!!!! Malgré la liberté, la parole intime, humaine, sentimentale, sensible, est moins libre en France qu'en Roumanie.

 

On voit aussi ces paradoxes dans le décor. En Roumanie, où les services "espaces verts" travaillent encore à la scie perchés sur des échelles branlantes, on ne coupe aux arbres que les branches sèches susceptibles de tomber. Souvent les services ne sont pas dispos (ou le camarade qui décide n'a pas reçu son poulet) et ce sont les voisins qui s'y collent. Du coup Bucarest est plein d'arbres magnifiquement déployés qui atténuent les contrastes du climat, fournissent du terreau à volonté pour les jardinets ouvriers (leurs feuilles mortes mélangées à de la terre) et n'ont guère soif (tant nos rues et trottoirs sont défoncés, ce qui absorbe les pluies). En France où les services "espaces verts" travaillent à la tronçonneuse ultra-moderne, perchés sur des nacelles mécaniques fixées sur des camions, on coupe aux arbres une grande partie de leurs branches vives : c'est comme si on vous enlevait une partie de votre estomac.

 

Ô combien d'arbres français tendent vers le ciel des moignons désespérés, comme les bras des statues évoquant l'Holocauste ou d'autres génocides ? Peut-être est-ce pour nous dire qu'ils crèvent de soif, car le cercle de terre est bien étroit autour de leur tronc, au milieu des trottoirs nets et à niveau, sur lesquels la pluie ruisselle direct dans le caniveau. Quant aux chaleurs estivales et au gel hivernal, ils peuvent à Paris s'épanouir dans tous leurs extrêmes. Et à la campagne, le long des routes, on les arrache carrément, les arbres, soit pour élargir les routes afin d'avoir toujours plus de voitures et de pollution, soit parce qu'ils ont, les arbres, la sale habitude de traverser la route surtout le vendredi et le samedi soir, si, si, vu que la France est une patrie à la fois du vin et de la bière, et qu'ici on a le droit de conduire après avoir bu deux ou trois verres...

 

Tout cela m'a inspiré une expression : je ne dis pas "malheureux comme une pierre", ça ne veut rien dire, je dis "malheureux comme un citoyen en Roumanie ou comme un arbre en France". La France est bien le pays des Droits de l'Être humain à l’incohérence. Elle mérite mon amour, mais je ne pourrai jamais vivre comme ces familles qui savent vivre et travailler ensemble sans se connaître, ni comme ces prolétaires qui s'évertuent à imiter la bourgeoisie qui imite les aristocrates... qu'ils ont pourtant renversé ! En France comme en Roumanie, la "révolution", c'est  "ôte-toi de là que je m'y mette"  !!!!

 

La Tchécoslovaquie aussi mérite mon amour, parce qu'elle est le martyr de l'Europe, qui ne le sait pas et qui s'en fiche. Sacrifiée par deux fois, d’abord à Hitler, ensuite à Staline, la Tchécoslovaquie n'a pourtant pas été antisémite et elle est restée démocratique jusqu'au jour de son Occupation par les nazis. Son régime communiste a été le moins meurtrier de tous, au point que les quelques rares procès truqués y paraissent comme des monstruosités. Pendant que des étudiants de la Sorbonne affichaient le portrait géant de l’assassin de masse des peuples de Chine, les étudiants de Prague et les potes de mes parents, Karel Bartosek, Vaclav Havel ou Petr Uhl, nous offraient le Printemps de Prague et le Socialisme à visage Humain.

 

S'il avait été adopté et non massacré par les tyrans de Moscou et d'ailleurs, le Socialisme à visage Humain aurait apaisé et peut-être gagné la guerre froide, humanisé les prétendues "démocraties populaires" (qui n'ont été ni l'un, ni l'autre) et même le capitalisme, qui sait lâcher du lest face à la contestation (la France réprime mai 68 mais sa société en sort plus ouverte).

 

La remarque de mon père, sur le marchepied du train, a reçu sa réponse. Les libertés et le droit n'ont pas été rétablis chez nous à l'Orient, et ce sont les afficheurs de portraits géants de tyrans meurtriers qui ont continué à en bénéficier à l'Occident. Les afficheurs de portraits, et tous les autres occidentaux aussi, même si à force de les avoir, les droits et les libertés, certains oublient de s'en servir. Mai 1968 a fini sous les chenilles des chars à Prague, et sur le sable des plages en France. Léonid Brejnev à Prague, André Malraux sur les Champs-Élysées à Paris se sont chargés de la "normalisation". Ils ont discouru avec la même emphase pour glorifier l’écrasement de l’innovation par l’orgueil des puissants.

 

Mais nous, petit trio d'exilés roumains paumés et inadaptés, nous avons eu la chance d’être au bon endroit au bon moment. D'autres, plus courageux, plus persévérants, plus honnêtes, plus altruistes que nous, auraient bien davantage mérité pareille chance. Mais tout ce qui est aléatoire est aussi potentiellement injuste. Ce que je peux faire dans mon coin, c'est d'agir de manière à rendre le moins injuste possible ce qui est en moi et autour de moi, pour le temps qui m'est imparti. Il y a du pain sur la planche : des fois on recule, des fois on avance. Voilà mon histoire. Ionică  (c'est moi)

 

Le triomphe du bobo de Paris

 

La France a bien changé depuis 1968. Elle n'est plus "le moins démocratique des pays capitalistes que je connais" : ce n'est pas que la démocratie y a progressé, c'est surtout qu'elle a reculé dans les autres pays ! En France, ce sont les services publics, la puissance arbitrale et solidaire de l'État qui ont reculé. Dans certains quartiers, ce n'est plus l'État qui fait la loi, ce sont les gangs. Et un grand nombre d'agences ont été privatisées, de même qu'un grand nombre de services et de fonctions. Ce que Jacques Chirac appelait la "fracture sociale" s'est multiplié en une myriade de petites craquelures à tous niveaux. La France qui se flattait d'être la "patrie des Droits de l'Homme" et une "terre d'asile", gouvernée depuis une "Ville-Lumière", a été matée et s'est alignée sur les autres : elle est devenue l'une des patries de l'"Argent-Roi" et du "Malheur aux Vaincus".

La "Ville-Lumière", Paris, a aussi bien changé depuis 1968. À l'époque, on y trouvait encore des gens modestes, des ouvriers comme ceux de l'époque d'Émile Zola, d'Aristide Bruant, de Toulouse-Lautrec, d'Edith Piaf ou de Michel Audiard. Un demi-siècle après, il y a surtout des gens riches, et même très riches comme dirait François Hollande (qui n'a pas pour autant agi pour en limiter le nombre, vu que ce sont ses électeurs). Mais des riches qui se veulent "éclairés", "sociaux", voire même "de gauche". Ils se surnomment eux-mêmes des "bobos" et cultivent le "charme discret de la bourgeoisie".

Qu'est-ce donc qu'un "bobo" ?

Dans le registre médical, un "bobo" ça peut être une ecchymose, un hématome, une plaie. Dans le registre zoologique, un "bobo" ça pourrait être un diminutif pour les bonobos, ces singes qui, à la castagne, préfèrent les câlins et la baise pour aplanir leurs conflits. Quelques-uns parmi nous tentent maladroitement de les imiter, mais c'est pas gagné car la plupart des humains préfèrent l'affrontement, comme les chimpanzés. Dans le registre sociologique, on a le "bobo de Paris" (et d'autres villes ou quartiers dits "chic") : c'est un bipède qui a réussi là où Haussmann, Thiers et Chirac ont échoué, parvenant enfin à éradiquer toute trace de prolétariat dans la capitale française, Paris.

Paris qui n'abritera plus jamais de Baudelaire, d'Aristide Bruant, de Verlaine, d'Edith Piaf, et surtout qui ne fera plus de révolutions, car pour aller protester dans les quartiers rupins, le prolétariat relégué de plus en plus loin en banlieue doit se farcir une à trois heures de transport, et les rares barricades qu'il parvient à dresser ne durent pas plus de quelques heures. Voilà ce qu'a réussi le "bobo de Paris", voilà sa victoire.

La racaille estudiantine, jadis si prompte à contester l'ordre établi, a subi le même sort que le prolétariat : facs et foyers "décentralisés" en banlieue, loyers astronomiques, droits d'entrée de plus en plus chers, conditions d'accès de plus en plus ardues, logiciels d'inscription de plus en plus obtus. Et cette victoire, le "bobo de Paris" l'a obtenue sous Mitterrand, sous Jospin, sous Hollande, sous Delanoë et sous Hidalgo. Et vous savez pourquoi ? Mais parce que le "bobo de Paris" est de gauche, voyons !!!!

Vous ne me croyez pas ? Pourtant, en voici la preuve :

1)- Patrick Besson : dans "Le Point" n° 2441 du 13 juin 2019 (n° qui tente aussi de décrédibiliser le rapport du GIEC), il écrit un édito en forme de lettre ouverte, dégoulinante de mépris, à Thierry Wolton, à qui il conseille de passer les crimes du communisme par profits et pertes, parce qu'en France, ce sujet-là est stérile, paraît-il.  Son point de vue franco-français illustre ce que les journalistes appellent "la règle du mort-kilomètre". Plus un crime est proche, plus c'est une tragédie. Plus il les lointain, plus on s'en torche, du sang des autres. Il faut des millions de morts soviétiques ou chinois pour mériter autant de devoir de mémoire qu'une dizaine de morts français.

Dans le milieu des "bobos" français qui ont fait de Paris l'une des villes les plus chères du monde, mais qui se disent de gauche, il y a des victimes qui rencontrent encore plus d'indifférence que celles du stalinisme ou du maoïsme. Les Syriens, les Irakiens, les Afghans, les Nigérians par exemple. S'ils ne sont pas cap' d'éradiquer l'extrémisme dans leurs pays, tant pis pour eux. Et bien sûr, les marchands d'armes et d'hydrocarbures français n'ont aucune, mais alors aucune responsabilité dans ce qui arrive à ces pays... Patrick Besson : un personnage sorti de la cour de Versailles, du film "Ridicule" de Patrice Leconte (1996). Que dit-il à Wolton ? de la fermer !

2)- Éric Deroo : en réponse à la tribune de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et autres dans "Le Monde" du 5 juillet 2019, il leur dit : "Il faut arrêter la concurrence mémorielle, les commémorations des combattants de l'Empire colonial français sont suffisantes" (interview sur France-Info le 15 août 2019 à 9h 41 pour le "75ème anniversaire du débarquement de Provence"). Mais c'est quoi, cette "concurrence mémorielle" ? C'est l'embrigadement des tragédies du passé au service de la politique d'aujourd'hui.

Alors parler de la traite négrière, ou de l'ingratitude de la métropole à l'égard de ses "indigènes", ce serait initier de la concurrence mémorielle ? Les morts seraient comme des entreprises, soumis à la concurrence ? Il y en a qui seraient plus morts que d'autres ? Il faut scinder, séparer les génocides, les hiérarchiser ? Il y en a qui le font. Ce fut un efficace moyen de transformer un mec sympa antiraciste de "Touche pas à mon pote" en affreux antisémite d'extrême-droite (oui, c'est Dieudonné). Éric Deroo, aux morts venus d'outre mer : "vivant, tu fus esclave, alors mort, tu la fermes ! on t'a mis sur les boîtes de "Banania" : ça ne te suffit pas ?"

3)- Michel Onfray : il dénonce les lobbyistes. Ceux de l'agro-alimentaire, de l'industrie pétrolière ou automobile, des armes, des religions, de l'extrémisme de tout bord ? Non : c'est à Greta Thunberg, qui est Asperger mais qu'il traite de "cyborg", qu'Onfray réserve ses tombereaux de mépris et ses chapelets d'injures, pendant que les indicateurs économiques, géostratégiques et environnementaux passent progressivement dans le rouge. Michel Onfray : "j'ai le droit d'être addict au confort, alors toi la gamine, et vous les mouflets, vous ramasserez ma merde comme j'ai ramassé celle de mes ancêtres, et vous la fermez !"

4)- André Thomann : dans "Riposte laïque" du 5 juillet 2013, écrit que les ressemblances entre l’islam et le nazisme sont patentes. On pourrait en dire autant entre l'inquisition et le maoïsme, entre l'hindouisme nationaliste et le fascisme italien, entre le calvinisme et le stalinisme... la liste est longue ! Il n'y a donc, selon Thomann, pas d'islam modéré et donc, logiquement, un bon musulman est un musulman mort (mais contrairement au délicat Éric Zemmour, notre André Thomann n'a pas les couilles de le dire ainsi). Que dire alors des ressemblances entre André Thomann, Éric Zemmour et les racistes d'extrême-droite ? Si même leur objectif est seulement d'accréditer en France les points de vue du Likoud, de Liebermann et de Netanyahu, est-ce la bonne méthode ? Est-ce en provoquant sans cesse le monde musulman qu'on diminue le risque d'une nouvelle Shoah ? Quoi qu'il en soit, ce qu'André Thomann attend des musulmans, c'est qu'ils la ferment.

Alors moi, dans le doute, que puis-je en penser dans mon modeste logis de Diogène ? Qu'en apparence, il y a de grandes différences entre les bobos parisiens et les blancs américains ou sud-africains des années 1960. Mais qu'en réalité, les ressemblances sont patentes : même conviction d'être supérieurs, même orgueil, même indifférence aux malheurs des autres, même irritation quand des voix discordantes se font entendre, même mauvaise foi, mêmes intérêts économiques. J'avais déjà remarqué par le passé que si les points de vue rédactionnels du "Figaro"  et du "Nouvel Obs"  pouvaient diverger, leurs pubs, en revanche, sur papier glacé, étaient les mêmes (et prenaient un tiers des pages, tout comme elles prennent un tiers du temps à la télé). "Les bourgeois", chantait Jacques Brel, "c'est comme les cochons..."

"Le mensonge a le bras long, mais les jambes courtes !" est un dicton de derrière le rideau de fer (quelques-uns savent encore ce que c'était). Il vaut pour toutes les dictatures et pour tous les menteurs professionnels qui prolifèrent du Bureau ovale à la Cité interdite en passant par le 10 Downing street, le Kremlin ou Brasilia, sans parler des entreprises, des publicitaires, des escrocs et charlatans en tout genre. Y'en a pour tous les goûts.

Il rappelle que si tu dis (ou rétablis) la vérité, tu prends des risques, mais qu'à long terme, les mensonges finissent toujours par s'effriter, même les plus mahousses, comme ceux visant à faire passer Staline, Mao ou PolPot pour des bienfaiteurs de l'humanité, et l'amiante ou le nucléaire pour des merveilles vectrices de progrès et de sécurité. Mensonges répétés en boucle pendant des décennies, tandis que les lanceurs d'alerte étaient abreuvés d'insultes et de haine, marginalisés et ridiculisés (je sais de quoi je parle, je l'ai vécu).

Saint-Germain des Prés, le "Procope" et "la Coupole" (la clientèle, pas les employés) n'ont-ils pas applaudi et encensé Staline, Mao ou PolPot pendant que des citernes, des trains de citernes de sang humain enrichissaient les sols russes, chinois et cambodgiens ? Le nuage de Tchernobyl ne s'est-il pas arrêté à nos frontières ? (ce n'est pas exactement ce que Pellerin a dit, mais c'est ce qui a été répété, et maintenant les responsables font les étonnés quand la population n'a plus confiance en l'État !). Champagne dans une main, vaseline dans l'autre... le "bobo de Paris" est un expert dans ce domaine. Pour ce qui est de Staline, Mao ou PolPot, il est vrai que le sang qu'ils ont versé n'était pas occidental. "On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs", répète le bobo. Toi, tu es l'œuf, lui, il se régale. Voilà ce qu'a réussi le "bobo de Paris", voilà sa joie.

Et ça ne date pas d'hier. Au moyen-âge déjà les clercs de la Sorbonne inventaient, parmi toutes les langues romanes, la plus étymologique, la plus complexe, la moins phonétique, celle qui a le plus d'exceptions. Une langue où le son "o" peut s'écrire de 17 manières différentes (o, ot, od, os, au, aut, aud, aux, ault, auld, aulx, eau, eaux, eaut, eaud, eault, eauld). Une langue où le son "ver" peut désigner un animal, une direction (vers toi ou moi), une couleur (vert) ou un matériau (verre) à moins qu'il ne s'agisse d'un récipient (un verre). Une langue où le son "so" peut désigner un récipient (seau), une signature ou un cachet (sceau), un mouvement (saut), des rapides ("sauts" de rivière) à moins qu'il ne s'agisse de la bêtise (un sot). Cette langue où une terminaison finissant par le son "é" peut tout aussi bien être un infinitif (er) ou bien un participe passé (é, és, ées) ou encore un adjectif, cette langue aussi belle que l'italien mais aussi complexe que l'allemand, cette langue difficilement accessible au prolétariat est conçue pour et par une élite de lettrés : les "bobos avant la lettre" (si j'ose dire). Tu m'étonnes qu'il y a du "décrochage scolaire" avec des "premiers de cordée" pareils !

Oui, à l'Académie comme ailleurs, le "bobo de Paris" est une plaie qui plaît (j'ose l'écrire). Grâce à lui, à son action depuis des siècles, aujourd'hui tout le monde fait des fautes de syntaxe et d'orthographe, même l'élite dite "intellectuelle", même les administrations, même les décideurs. Le bobo a voulu, pour démontrer qu'il est "de gauche" (si, si !) démocratiser le bac, alors de nos jours on a des millions de bacheliers plus familiers du langage SMS que de l'orthographe. Bien sûr c'est de leur "photte", à ces cuistres, l'Académie n'y est pour rien. D'ailleurs elle a fait depuis 30 ans de remarquables efforts de simplification, un accent circonflexe qui n'est plus obligatoire par-ci, une tolérance "avec ou sans s" par-là, preuves de sa modernité. Toujours est-il que si l'on appliquait au bac aujourd'hui le barème de notation du Certificat d'Études de 1970, le nombre de bacheliers serait divisé par quatre. Voilà ce qu'a réussi le "bobo de Paris", voilà sa victoire.

Toutefois, tout n'est pas si exaspérant dans le français emberlificoté des clercs du Quartier Latin. Il y a même de la poésie : voyez par exemple, comment le notaire évoque un dossier d'héritage avec son clerc :

"Veuillez, s'il vous plait, ouvrir la chemise de mademoiselle, examiner son affaire, et si les règles ne s'y opposent pas, faites une décharge pour qu'elle entre en jouissance immédiate !"

Comme disaient les mecs de la Wehrmacht entre 1940 et 1944 : "- Ach ! Pariss sera touchours Pariss !". Finalement, ils l'ont épargné : à peine quelques éraflures de balles, d'obus ou de mortier ici ou là. Bien joué, les bobos de Paris !!!!! Même stérilisé, Paris brille, sauf qu'aujourd'hui, si t'es pas plein aux as, tu peux aller te faire voir chez les Grecs ruinés. Voilà ce qu'a réussi le "bobo de Paris", voilà son triomphe.

Mai 1968 : un bref vent de liberté a passé...
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